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Portrait de Louis XVIII

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Modifié : 02/12/2011 à 21h43


Mes présentations au Roi et aux autres membres de la famille royale ne m'offrent rien qui, sous le rapport des faits, vaille la peine d'être rappelé ; à cet égard j'aurai tout dit en expliquant que Monsieur mit toute la grâce inimaginable à nous recevoir comme on recevrait des criminels amnistiés ; que Madame, Euménide au teint pâle, au regard menaçant, à la paupière sanguine, au visage inflexible, à la voix rauque et dure, nous manifesta toute la rudesse que provoquent des rebelles dont on espère encore le supplice. Son époux, Gille ou pantin ne sachant jamais sur quel pied danser, semblait parmi nous comme un juge aux prises avec des gens dont il veut bien pour un moment paraître oublier les attentats et l'audacieuse élévation, mais relativement auxquels il ne s'abaisse pas à une appréciation. Pour le duc de Berry [futur Charles X], réduit pour toujours à l'A b c de son métier de prince, il substituait une familiarité parfois choquante à de la dignité, une grossièreté véritable à de l'aisance, et semblait un portefaix jouant le rôle d'un baron ; mélange d'inconvenances et d'injures qui, un jour que nous sortions ensemble du Château, arracha cette exclamation à l'exaspération du général Préval : « Je n'entre jamais ici sans humiliation, et je n'en sors jamais sans colère. »
Quant à Louis XVIII, de qui j'avais sollicité nécessairement une audience particulière et par qui je fus reçu avec une fournée de quarante autres personnages, je ne fis, en présence de son entourage vraiment théâtral, que passer devant une masse composée de son fauteuil et de lui, de sorte que j'avalai la phrase que j'avais tripotée pour lui dire que le bonheur dont la France lui serait redevable ne lui dévouerait personne plus que moi, et il se borna à un coup de tête en retour du profond salut auquel je me trouvai réduit. Mais, s'il ne parla, son regard et l'ensemble de sa figure nous dirent plus que des paroles et que les grimaces des autres n'avaient pu nous en révéler. La tête et la physionomie de ce roi étaient d'autant plus dignes d'observation et d'études que toute la vie de son corps semblait y être réfugiée. Le volume de son crâne avait en plus ce que celui de son frère, entièrement aplati par derrière, avait en moins ; sa physionomie fine, sardonique, mais mauvaise, peignait à la fois l'aptitude au mal et le goût du mal. Il y avait alors en lui de fatales harmonies, d'effrayants sourires (les uns disaient du vieux singe, les autres du tigre) ; mais il y avait aussi en lui une ferme volonté de mourir sur le trône et ce qu'il fallait d'esprit et de prudence, ou plutôt de dissimulation, pour ne pas le vouloir en vain ; la fortune lui en offrit le moyen, grâce aux aberrations de Napoléon. Louis XVIIl me sembla donc d'autant plus menaçant qu'il le paraissait moins, et, à la duchesse près, les autres me parurent d'autant moins dangereux qu'ils se montraient plus hostiles. Mais comment eût-il été possible d'arrêter en ce moment regards et pensées sur le Roi, et d'échapper à une sorte de parallèle entre lui et le géant auquel il succédait, parallèle que les choses, les lieux et les personnes rendaient plus piquant. C'était en effet dans ce palais même des Tuileries, encore garni du mobilier de Napoléon, seule conquête que les Bourbons eussent faite en personne, c'était dans ce palais que pour la dernière fois j'avais vu le grand homme et pour la première fois je me trouvais en face de son successeur, espèce de revenant sorti tout droit du néant pour substituer au premier trône du monde un fauteuil d'hôpital. Comme souverain, l'un d'eux ne comprenait de bornes à son empire que celles du monde qu'il avait rempli et assourdi de sa gloire : l'autre, effrayé de l'étendue de la France même resserrée en deçà de ses anciennes limites, la trouvait trop grande encore pour ses forces de podagre quand, se traînant avec peine appuyé sur une béquille, il arrivait épuisé au seuil de ses appartements. L'un, fier et superbe, avait commandé aux maîtres de la terre, et l'autre, dans le servage de ses alliés et de ses infirmités, subissait les lois que son devancier avait données ; il bornait les attributs de sa couronne à une royauté de police, dont plus tard il fit une royauté de persécution et d'échafauds.

Général Bon de Thiébault, Mémoires, t. V, 1895, pp. 228-230.



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