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La grande peste de 1348

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Modifié : 07/09/2017 à 13h37


Nous avons manifestement vu les abcès internes être dangereux en la grande mortalité, et telle qu'on n'en a pas entendu de semblable ; laquelle apparut en Avignon, l'an de notre Seigneur 1348, en la sixième année du Pontificat de Clément VI, au service duquel j'étais pour lors [Chauliac est médecin], de sa grâce, et moi indigne.
Et ne vous déplaise si je la raconte pour sa merveille, et pour y pourvoir si elle revenait derechef.
La dite mortalité commença au mois de Janvier, et dura l'espace de sept mois.
Elle fut de deux sortes : la première dura deux mois ; avec fièvre continue, et crachement de sang ; et on en mourrait dans trois jours.
La seconde fut, tout le reste du temps, aussi avec fièvre continue, et abcès et furoncles sur les parties externes, principalement aux aisselles et aines : et on en mourrait dans cinq jours. Et elle fut de si grande contagion (spécialement celle qui était avec crachement de sang) que non seulement en séjournant, mais aussi en regardant, l'un la prenait de l'autre : en tant que les gens mourraient sans serviteurs et étaient ensevelis sans prêtres. Le père ne visitait pas son fils, ni le fils son père : la charité était morte, et l'espérance abattue.
Je la nomme grande, parce qu'elle occupa tout le monde, ou peu s'en fallut. Car elle commença en Orient, et ainsi jetant ses flèches contre le monde, passa par notre région vers l'Occident. Et elle fut si grande, qu'à peine elle laissa la quatrième partie des gens.
Et je te dis qu'elle fut telle qu'on n'en a jamais entendu parler de semblable : car nous lisons de celle de la cité de Cranon [en Thrace], et de la Palestine, et des autres au livre des Épidémies, qui furent du temps d'Hippocrate : et de celle qui advint au sujet des Romains, du temps de Galien, au livre de Euchymia : et de celle de la cité de Rome au temps de Grégoire : et nulle ne fut aussi grande que celle-ci. Car celles-là n'occupèrent qu'une région : celle-ci tout le monde : celles-là étaient remédiables en aucune manière, celle-ci en nulle.
Par quoi elle fut inutile, et honteuse pour les Médecins : d'autant qu'ils n'osaient visiter les malades, de peur d'être infectés : et quand ils les visitaient, n'y faisaient guère et n'y gagnaient rien : car tous les malades mourraient, excepté quelque peu sur la fin, qui en échappèrent avec des bubons mûrs.
Plusieurs hésitèrent de la cause de cette grande mortalité. En quelques parts, on crut que les juifs avaient empoisonné le monde : et ainsi on les tuait. En quelques autres, que c'étaient les pauvres mutilés : et on les chassait. En autres, que c'étaient les nobles : et ainsi ils craignaient d'aller par le monde. Finalement on en vint jusque-là, qu'on tenait des gardes aux villes et villages : et on ne permettait l'entrée à personne, qui ne fut bien connu. Et s'ils trouvaient à quelqu'un des poudres ou onguents, craignant que ce fussent des poisons, ils les leur faisaient avaler.

Guy de Chauliac, La grande chirurgie (1363), éd. E. Nicaise, 1890, p.167-171. Français modernisé.



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