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La Dispute du croisé et du décroisé (vers 1268)

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Modifié : 04/11/2011 à 10h35


L'autre jour autour de la Saint-Remi, je chevauchais pour mon affaire, affligé par la profonde détresse des gens qui sont les plus nécessaires à Dieu, je veux parler des défenseurs d'Acre, qui n'ont nul ami - c'est un fait que l'on peut tenir pour évident - et qui sont si proches de leurs ennemis qu'ils peuvent les atteindre de leurs traits.
Je pensais tant à cette chose que je déviais de ma voie, perdu dans mes pensées, comme quelqu'un qui dispute à soi-même. Dans une maison fortifiée et close, dont je ne savais rien, je trouvais, enfermés à l'intérieur, des gens que je désirais voir.
Il y avait quatre chevaliers, qui savaient bien parler français, qui après dîner, allèrent se divertir dans un verger près du bois. Je ne voulus pas me précipiter sur eux, car un homme courtois m'avait appris que « tel fait fuir la compagnie en croyant la divertir », et c'est la stricte vérité.
Deux d'entre eux laissèrent parler les autres, et je me mis à les écouter, tout seul près de la haie, descendant du cheval pour mieux entendre. Parmi des paroles plus légères, ils tinrent ces paroles que vous allez m'entendre rapporter. Ils se prirent à débattre de Dieu et du monde.
L'un d'eux avait pris la croix, l'autre ne voulait pas la prendre. La discussion venait que le croisé voulait convaincre le non-croisé de céder à son autorité et de prendre la croix, si du moins il était capable de l'entendre.
Le croisé dit premièrement : « Entend-moi, bien doux ami ; tu sais parfaitement que Dieu t'a donné la raison qui te permet de distinguer le bien du mal, les amis des ennemis. Si tu l'utilises avec sagesse, la récompense t'en es promise.
Tu vois et entends les malheurs de la Terre sainte. Comment peut-on se vanter de sa bravoure quand on laisse le pays de Dieu en butte à cette effroyable guerre ? Si un homme pouvait vivre cent ans, il ne pourrait conquérir autant de gloire qu'en allant, le cœur plein de repentir, reprendre le Saint-Sépulcre. »
L'autre dit : « J'entends très bien pourquoi vous tenez ces paroles. Vous me sermonnez d'abandonner mon bien au premier venu et de m'en aller ensuite. Ce seront les chiens qui garderont alors mes enfants que je laisserai sur la paille. On dit : 'Ce que tu tiens, tiens-le bien' ; ceci est un bon mot de bon conseil.
Vous imaginez-vous que je vais peindre ma croix et m'en aller outre-mer, et pour quarante sous abandonner une terre qui en rapporte cent ? Je ne crois pas que Dieu enseigne à l'homme de faire de telles semailles : quand on sème ainsi, on n'a pas à venir ici, car on mérite de perdre la vie.
- « Tu naquis de ta mère nu, dit le croisé, c'est incontestable : or, maintenant te voilà bien habillé. Que fais-tu donc de Dieu qui rend les mérites au centuple ? On sera à juste titre pour malheureux si l'on fait une telle perte.
Il n'est pas difficile maintenant de gagner le paradis ! Dieu en soit loué ; comme vous le savez, saint Pierre et saint Paul l’achetèrent beaucoup plus cher, puis qu'ils perdirent d'un bien aussi précieux que leur tête et leur cou. - C'est la vérité. Alors n'ont-ils pas été tous les deux bel et bien trompés ? » dit le chevalier qui n'en a cure.
« Je vois à ma stupéfaction des gens qui souffrent difficilement pour amasser un peu d'argent ; puis ils vont à Rome ou en Asturie, ou vont faire un autre pèlerinage : ils cherchent tant d'aventures qu'ils se retrouvent sans servante ni serviteur.
On peut très bien en ce pays gagner Dieu sans grand dommage ; vous irez outre-mer car vous avez prêté hommage à la folie. Je dis qu'il faut être complètement fou pour le faire l'esclave d'autrui, quand on peut gagner Dieu ici -même en vivant de son héritage. » [...]

Rutebeuf, Œuvres complètes, par A. Dubinal, 1839, p.124-129. Français modernisé.



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