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La guerre de Numance (155-133 av. J.-C.)

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Modifié : 06/11/2011 à 15h33


Numance, inférieure en richesses à Carthage, à Capoue, à Corinthe, les égalait cependant toutes trois en valeur et en renommée, et elle était, à en juger par ses guerriers, le principal ornement de l'Espagne. Sans murs, sans tours, située sur une éminence médiocrement élevée, près du fleuve Duérius [Duero] a, elle résista seule, pendant quatorze ans, avec quatre mille Celtibériens, à une armée de quarante mille hommes : et non seulement elle leur résista, mais elle leur porta des coups quelquefois terribles, et leur imposa de honteux traités. Enfin, comme elle paraissait invincible, il fallut recourir à celui qui avait détruit Carthage.

Jamais guerre, s'il est permis de l'avouer, n'eut une cause plus injuste. Les Numantins avaient accueilli les habitants de Sigida [Ségéda], leurs alliés et leurs parents, échappés à la poursuite des Romains. Ils avaient vainement intercédé en leur faveur ; et, quoiqu'ils se fussent tenus éloignés de toute participation aux guerres précédentes, il leur fut ordonné, et notre alliance était à ce prix, de poser les armes. Les Barbares reçurent cette injonction comme un ordre de se couper les mains. Aussitôt donc, sous la conduite de Mégara, homme intrépide, ils coururent aux armes et présentèrent la bataille à Pompéius. Pouvant l'accabler, ils aimèrent cependant mieux traiter avec lui. Ils attaquèrent ensuite Hostilius Mancinus, et lui firent aussi essuyer des défaites si sanglantes et si multipliées, qu'un Romain n'osait plus même soutenir les regards ni la voix d'un Numantin. Toutefois, ils préférèrent encore faire avec lui un traité, et se contentèrent de désarmer des troupes qu'ils pouvaient anéantir.

Mais, non moins indigné de l'ignominie éclatante de cet infâme traité de Numance que de celui de Caudium, le peuple romain expia l'opprobre de cette dernière lâcheté en livrant Mancinus aux Numantins ; puis il fit enfin éclater sa vengeance, sous la conduite de Scipion, que l'incendie de Carthage avait instruit à la destruction des villes. Mais alors ce général eut de plus rudes combats à livrer dans son propre camp que sur le champ de bataille, avec nos soldats qu'avec les Numantins. Il accabla ses troupes de travaux continuels, excessifs et serviles, les contraignit à porter une charge extraordinaire de pieux pour la construction des retranchements, puisqu'ils ne savaient pas porter leurs armes, et à se souiller de boue, puisqu'ils ne voulaient pas se couvrir du sang ennemi. De plus, il chassa les femmes perdues, les valets, et ne laissa de bagage que ce qui était d'un usage nécessaire. On a dit avec vérité : « Tant vaut le général, tant vaut l'armée. » Le soldat ainsi formé à la discipline, on livra bataille ; et, ce que personne n'avait jamais espéré de voir, chacun le vit alors, ce fut la fuite des Numantins. Ils voulaient même se rendre, si on leur eût fait des conditions supportables pour des hommes ; mais Scipion, voulant une victoire réelle et entière, les réduisit à la dernière extrémité. Dès-lors ils résolurent de chercher, dans un dernier combat, une mort certaine. Mais, préludant à ce combat par une sorte de repas funèbre, ils s'étaient gorgés de viandes à demi-crues et de célia. Ils nomment ainsi une boisson de leur pays, qu'ils tirent du froment. Scipion pénétra leur dessein, et refusa le combat à des hommes qui ne voulaient que mourir. Il les entoura d'un fossé, d'une palissade et de quatre camps. Pressés par la famine, ils supplièrent ce général de leur accorder la bataille et la mort qui convient à des guerriers. Ne l'ayant pas obtenu, ils arrêtèrent de tenter une sortie. Un grand nombre furent tués dans l'action qui s'engagea, et leurs compagnons affamés se nourrirent quelque temps de leurs cadavres. Ils formèrent enfin le projet de fuir ; mais leurs femmes leur ôtèrent cette dernière ressource en coupant les sangles des chevaux ; crime odieux commis par amour. Tout espoir leur étant donc ravi, ils s'abandonnèrent aux derniers excès de la fureur et de la rage, et se déterminèrent enfin à ce genre de mort : eux, leurs chefs et leur patrie, périrent par le fer, par le poison et par le feu qu'ils avaient mis partout.

Gloire à cette cité si courageuse, si heureuse, a mon sens, au milieu même de ses malheurs ! Elle défendit avec fidélité ses alliés ; elle résista pendant une longue suite d'années, avec une poignée d'habitants, a un peuple qui disposait des forces de l'univers. Accablée enfin par le plus grand des généraux, cette cité ne laissa a son ennemi aucun sujet de joie. Il n'y eut pas un seul Numantin qu'on put emmener chargé de chaînes.

Florus, Épitomé, II, XVIII. Traduction de D. Nisard, 1850, p. 661-662.



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