L'essor dťmographique de la France


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Modifié : 03/12/2011 à 14h02


Y a-t-il augmentation ou perte de population en France ?

Les moralistes ont toujours déclamé contre la dépravation de leur siècle, et presque tous les historiens se sont plaints de la dépopulation, peut-être les uns et les autres par l'impression que faisait sur eux le spectacle des vices et des malheurs qu'ils avaient sous les yeux, et le penchant ordinaire qui porte à critiquer et à se plaindre. [...] L'auteur de l'Esprit des Lois, dont les idées sont des principes, mais dont les relations ne font pas toujours des vérités, prétend qu'il n'existe plus sur la terre qu'environ le trentième de ce qui y existait autrefois. Vossius en 1685, présentait un état de l'Europe encore plus déplorable ; elle ne contenait, selon lui, que 30 millions d'habitants.
Le vague de ces opinions et l'exagération évidente de quelques-unes poussées jusqu'à l'absurdité est la meilleure preuve qu'aucune d'elles n'est fondée sur une vérité constante, et sur des conséquences méthodiques. La population a un flux et un reflux sensible dans l'espace des siècles, qui enrichit ou appauvrit diverses régions, comme la mer découvre une plage pour en absorber une autre ; mais il faut être bien instruit ou bien hardi pour oser calculer ou balancer les pertes et les gains de l'humanité [...].
Depuis 1715, jusqu'√† nos jours, la France a respir√©, et la population a d√Ľ prosp√©rer ; la guerre avec l'Espagne n'a √©t√© qu'une tracasserie de Souverains ou plut√īt de Ministres ; guerre momentan√©e et peu sanglante ; la guerre de [1733] fut courte, arma peu d'hommes et co√Ľta peu de sang ; les guerres de 1741 et de 1756 furent plus longues, plus meurtri√®res ; mais ce n'est encore que 15 ans de guerre, sur 59.
Les ennemis n'ont p√©n√©tr√© en France, que dans quelques parties et pour quelques instants ; il n'y a eu aucune guerre intestine : ainsi, √† ne consulter que les causes qui ont n√©cessairement influ√© sur l'augmentation ou sur le d√©croissement de la population, jamais elle n'a d√Ľ √™tre plus florissante qu'√† l'√©poque actuelle. Voyons si, sous d'autres aspects, les faits confirment une proposition aussi consolante. [...]
Les maladies anciennement étaient plus nombreuses plus mortelles, et l'art de les guérir était moins connu et moins répandu ; la population devoir donc être moins florissante qu'elle ne l'est aujourd'hui [...].
Nous ne prendrons point une autre idée de la population française, si nous jugeons du nombre des habitants par leurs travaux. Dans les siècles précédents, les Arts nous étaient étrangers , et peut-être aujourd'hui nous pouvons compter cent artisans contre un dans les temps anciens ; par conséquent, toute la main-d'œuvre était employée à la culture du sol, et dans l'ordre du peuple, on comptait presque autant d'agriculteurs que d'habitants ; mais s'il existait un plus grand nombre d'agriculteurs qu'il n'en existe aujourd'hui, l'agriculture devait être plus étendue ; cependant il est constant que la France n'a jamais été mieux cultivée, qu'elle l'est à l'époque actuelle : consultez dans tous les pays les chartes, les anciens titres, les terriers des Seigneurs, vous verrez que des terres qui rapportent des grains étaient autrefois des bois, des marais, ou des prés : non-seulement un grand nombre de terres a été défriché ou desséché, mais les terres cultivées anciennement, le sont aujourd'hui beaucoup mieux, et les vieillards des campagnes font forcés d'en convenir. [...] Il est donc constant qu'il existait anciennement un moindre nombre d'agriculteurs ; et comme c'était la profession universelle de la nation, il s'ensuit qu'il existait un moindre nombre d'habitants.
Ainsi, soit qu'on consid√®re les causes physiques, morales ou politiques, qui influent sur les progr√®s ou la d√©cadence de la population, soit qu'on examine les effets qui en prouvent la force ou la faiblesse, on reconna√ģt que la population du royaume est sensiblement augment√©e ; ensuite si, revenant √† notre m√©thode ordinaire, nous soumettons cette proposition √† la loi du calcul, si nous comparons le nombre des naissances √† celui des d√©c√®s, ou le nombre respectif des naissances, et la force des d√©nombrements √† diverses √©poques, ces recherches r√©pandront encore de nouvelles lumi√®res sur cette proposition.
Nous avons déjà reconnu que la population est le résultat du nombre des naissances comparé avec celui des morts ; ce gain et ces pertes de la nation forment la balance qui décide de son état : or il est constant qu'en France le nombre des naissances est supérieur à celui des morts ; cette supériorité est moins marquée dans les grandes villes, parce que beaucoup de personnes qui viennent y mourir n'y sont point nées ; mais dans les campagnes, par un effet contraire, elle est énorme, et s'élève jusqu'à un quart ; et pour la totalité du royaume, il existe annuellement un septième de naissances plus que de décès [...].

Jean-Baptiste Moheau, Recherches et considérations sur la population de la France, Moutard, Paris, 1778, pp. 249-268. Orthographe modernisée.




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