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La peste à Lyon (1628)

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Modifié : 23/11/2011 à 22h43


Si les hommes font et continuent leur guerre par le malheur su siècle, Dieu, irrité de nos péchés et irrévérences, continue aussi la sienne, envoyant le fléau de la peste, verge de laquelle sa divine justice se sert ordinairement pour crever les apostumes de notre orgueil, et nous faire penser que nous sommes hommes mortels, qui n'avons aucun terme assuré de la durée de notre vie. Cette indignation divine s'est fait puissamment ressentir, avec des effets prodigieux, en ce royaume de France, cette année 1628, et singulièrement en la ville de Lyon, laquelle a expérimenté, aux dépens de la vie de plus de soixante mille personnes, combien Dieu est terrible en la vengeance qu'il prend de nos péchés.
On a parlé diversement du sujet de cette contagion de Lyon, et pour la plus vraisemblable cause d'icelle on a remarqué ce qui suit :
Au mois de juillet 1628, les troupes conduites par le marquis d'Uxelles, venant de Bourgogne, et s'en allant au secours du duc de Mantoue, ayant traversé tout le Lyonnais et étant entrées dans le Dauphiné, furent logées en partie dans un village nommé Vaux, à une lieue de la ville de Lyon, où un soldat mourut de peste le jour précédent qu'il devait déloger, et fut enterré la nuit par ses camarades dans un jardin, à deux pieds dans terre seulement, à l'insu des habitants dudit lieu. Quelques jours après, la pluie ayant découvert ce corps, le maître de la maison le fait enlever et porter au cimetière. Cela fait, le même jour ceux de cette maison se trouvèrent frappés de maladie contagieuse, et en peu de temps, avant qu'elle fut reconnue, tous les voisins de ladite maison en furent aussi atteints.
La nouvelle de cette maladie étant parvenue aux oreilles des commissaires de la santé de la ville de Lyon, aussitôt ils y envoient des capucins et un chirurgien, et leur font tenir tous vivres nécessaires pour les empêcher de se communiquer.

[Malgré la tentative de mettre en place un cordon sanitaire, le mal se répand jusqu'à Lyon]

[...] cela fut au commencement du mois d'août, que l'on découvrit une maison infectée au quartier de Saint-George, laquelle, avant que d'être découverte, avait déjà épandu son venin en d'autres quartiers qui se firent bientôt connaître, en telle sorte qu'en moins d'un mois tous les quartiers de la ville se trouvèrent infectés.
Cela donna tel effroi à tous les habitants d'icelle que tous les officiers de judicature, des finances, de l'élection et autres juridictions, quittèrent leur exercice et se retirèrent à la campagne avec la plupart des principaux bourgeois et marchands, et de demeura dans la ville que le prévôt des marchands et les échevins, lesquels peu de temps après furent réduits au dernier desdits échevins, les autres s'étant absentés à cause que la maladie avait attaqué leurs familles ; ce qui arriva à plusieurs autres bourgeois et marchands qui étaient demeurés. Et ce qui augmenta l'effroi fut que plusieurs voleurs, se prévalant de la misère et calamité du temps, se mirent à engraisser les portes des maisons et chambres des habitants, leur imprimant la crainte de la maladie par l'attouchement de cette graisse, leur dessein étant de leur faire quitter leurs maisons pour plus facilement exercer leur voleries.
Cela anima tellement le peuple contre ceux de la religion prétendue réformée, qu'ils estimaient auteurs de ces engraissements pour se rendre maîtres de la ville (ayant appris qu'en l'année 1562 ceux de la religion prétendue réformée avaient pratiqué cette ruse pour s'emparer de la ville, comme ils firent), que tous ceux de la religion prétendue réformée que le peuple rencontrait par la ville étaient tués ; et pour un seul jour ils en tuèrent plus de dix, en sorte que les magistrats et officiers qui étaient encore restés dans la ville furent contraints, s'étant saisis de quelques-uns de ces engraisseurs, de les faire pendre. [...]
Tels engraisseurs causèrent véritablement de grands maux dans Lyon. On a remarqué qu'aux mois de septembre et octobre furent tués quinze ou seize personnes par la populace, sous prétexte, disaient-ils, d'être engraisseurs. Nonobstant cette exécution, le peuple ne se laissait pas encore de continuer la sédition, si bien que les magistrats et officiers de la justice étaient contraints de marcher par la ville pour retenir le peuple. Cependant tous ceux de la religion prétendue réformée se resserrèrent dans leurs maisons ou abandonnèrent la ville, et lesdits prévôts des marchands et échevins firent en sorte que, pour contenter le peuple, l'on les désarma ; et mirent des gardes jour et nuit aux deux avenues du pont de Saône, pour courir sur ceux qui feraient semblables émotions ; ce qui arrêta la furie du peuple, laquelle fut encore bien mieux réprimée par la grande mortalité qui s'en suivit les mois de septembre, octobre, novembre et décembre, et partie de janvier. Pendant lequel temps il n'y eut que les sieurs de Silvecane, conseiller du Roi, et garde des sceaux en la sénéchaussée et siège présidial, et président au bureau de la santé de Lyon ; Mellier, aussi conseiller du Roi au siège présidial, et second conseiller audit bureau de la santé ; et Coppret, lieutenant criminel de robe courte en ladite ville, avec dix autres commissaires de la santé, tous bourgeois ou marchands, qui demeurèrent pour donner ordre au fait d'icelle ; l'un desquels commissaires fut attaqué de la peste et mourut. Les autres, pour cela n'ayant pas perdu courage, entreprirent la protection de cette ville ainsi abandonnée. [...]
Mais ce qui tenait plus en cervelle lesdits prévôts des marchands, échevins et les commissaires de la santé, était de trouver moyen de nourrir et entretenir plus de vingt mille pauvres qui demandaient du pain, leur travail ayant entièrement cessé, se voyant à la veille d'un saccagement ou d'un pillage s'ils n'y pourvoyaient. Pour cet effet donc ayant fait plusieurs assemblées de ville, il fut enfin résolu qu'il serait fait un rôle des aisés en chaque quartier, auxquels, à qui plus, à qui moins, l'on assignait desdits pauvres à nourrir, à raison de trois sols pour chacun par jour. [...]
Les misères de ladite ville pendant ce temps-là sont incroyables, car on ne voyait par les rues que corps morts, que malades et que invalides ; toutes les boutiques fermées et le négoce entièrement cessé ; et comme au commencement on ne trouvait des gens pour le soulagement des malades et pour enlever les corps des décédés, on ne voyait que désespoir, maladie et infections des maisons des décédés, d'autant que les corps croupissaient trois ou quatre jours, et parfois huit ou quinze, avant qu'on les enleva, faute de gens. [...]
Les femmes enceintes, effrayées d'horreur et de tant de spectacles, avortaient, et si leur terme était venu, elles mourraient à l'enfantement, sans secours et sans assistance ; et que peut-on dire que, de cinq cent qui sont accouchées, il n'en est pas échappé deux ; entre lesquelles est remarquable une jeune Parisienne, laquelle ayant deux charbons aux bras accoucha de deux fils, et en échappa, ses enfants enfin étant morts. Il y est mort plus de quarante mille personnes, entre lesquelles il n'y a pas eu six ou huit personnes de qualité tant soit peu relevée par-dessus le commun.
Les prévôts des marchands et échevins firent un vœu au commencement de la maladie à Notre-Dame-de-Lorette, et y envoyèrent deux religieux Minimes, natifs de ladite ville. Il s'y est fait plusieurs processions générales. Les confrères de la congrégation de Notre-Dame en firent trois diverses fois, étant revêtus de gros sacs, liés sur les reins de cordes rudes et âpres, les pieds nus au plus fort de l'hiver, portant de gros cierges et flambeaux en main. Les pères Cordeliers, aussi accompagnés des Pénitents blancs et des commissaires de la santé, portèrent les reliques de saint Bonaventure en procession.

Extrait du Mercure français, année 1629. Publié par F. Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France depuis Louis XI jusqu'à Louis XVIII, 2e série, 1838, t. III, pp. 141-148. Orthographe modernisée.



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