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Le grand incendie de Rome (64)

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Modifié : 13/11/2011 à 17h35


XXXVIII. On essuya cette année un désastre, dont on ne sait point si le hasard ou bien Néron fut l'auteur (car l'un et l'autre a été dit par les historiens). Ce fut le plus cruel et le plus terrible que le feu eût jamais causé à Rome. L'incendie commença dans la partie du Cirque contiguë au mont Palatin et au mont Caelius. Là, les boutiques se trouvant remplies de toutes les matières qui sont l'aliment de la flamme, le feu, violent dès sa naissance, et poussé par le vent, eut en un moment enveloppé toute la longueur du Cirque, où il n'y avait aucun de ces palais protégés par leur enclos, aucun de ces temples isolés par des murs, rien enfin qui pût retarder sa marche. Courant donc avec impétuosité, ravageant d'abord tout ce qui était de niveau, puis s'élançant sur les hauteurs, et de-là redescendant encore, l'incendie prévint tous les remèdes par la rapidité du mal, et par toutes les facilités qu'y donnaient des rues étroites, irrégulières et tortueuses, comme celles de l'ancienne Rome. D'ailleurs, les lamentations et les frayeurs des femmes, la faiblesse des vieillards et celle des enfants, et puis tout le monde qui courait, ceux-ci pour eux-mêmes, ceux-là pour d'autres, traînant des malades ou les attendant, les uns s'arrêtant, les autres se pressant, tout ce trouble empêchait les secours ; et souvent, tandis qu'ils regardaient derrière eux, ils se retrouvaient investis par-devant ou par les côtés ; ou bien s'ils tentaient de se réfugier dans les quartiers voisins, les trouvant déjà la proie des flammes, ils se revoyaient encore, à des distances qu'ils avaient jugées considérables, poursuivis par le même fléau. Enfin, ne sachant plus où aller, où ne point aller, ils restent entassés dans les rues, étendus dans les champs ; quelques uns ayant perdu toute leur fortune, et n'ayant pas même de quoi subsister, d'autres, par amour pour des proches qu'ils n'avaient pu arracher à la mort, avec tous les moyens d'échapper, s'ensevelirent dans les flammes. Et personne n'osait résister au mal ; on entendait autour de soi mille cris menaçants qui défendaient d'éteindre ; on vit même des gens qui tout publiquement lançaient des flambeaux, en criant à haute voix qu'ils en avaient l'ordre, soit afin d'exercer plus librement leur brigandage, soit que l'ordre fût réel.
XXXIX. Pendant ce temps, Néron était resté à Antium : il ne revint à Rome qu'au moment où l'édifice qu'il avait construit pour joindre le palais d'Auguste et les jardins de Mécène fut menacé ; et encore ne put-on empêcher que ni le palais ni l'édifice, et tout ce qui les entourait ne fussent engloutis par les flammes. Néron, pour consoler le peuple errant et sans asile, fit ouvrir le champ de Mars, les monuments d'Agrippa, et jusqu'à ses propres jardins ; on construisit à la hâte des hangars pour recevoir la partie la plus indigente ; on fit venir des meubles d'Ostie et des villes voisines, et le blé fut réduit au plus bas prix ; mais tous ces traits de popularité étaient en pure perte, parce qu'il y avait un bruit universellement répandu, qu'à l'instant même de l'embrasement de sa capitale il était monté sur son théâtre, et y avait chanté la destruction de Troie, par une allusion de cet ancien désastre à la calamité présente.
XL. Le sixième jour enfin l'incendie s'arrêta au pied des Esquilies, après qu'on eut abattu une immensité d'édifices, afin que cette mer de feu ne rencontrât plus qu'un champ nu, et s'il se pouvait, que le vide de l'air. Mais à peine respirait-on de ces alarmes, que le feu se ranima encore avec violence : il fit de nouveaux ravages, mais dans des quartiers plus découverts les temples, les portiques consacrés à l'agrément, trouvèrent, en s'écroulant, plus d'espace pour leurs ruines ; ce qui fit périr moins de monde. Ce nouvel incendie excita encore plus de soupçons , parce qu'il partit des possessions émiliennes qu'occupait Tigellinus. Il paraissait que Néron cherchait la gloire de bâtir une ville nouvelle, et de lui donner son nom. En effet, des quatorze quartiers de Rome, quatre seulement restaient entiers ; trois étaient rasés jusqu'au sol ; les sept autres offraient à peine quelques vestiges de bâtiments en ruine et à demi brûlés.
[...]
XLIV. [...] ni les secours humains, ni les largesses du prince, ou les expiations religieuses, ne pouvaient rien contre les bruits infamants qui attribuaient l'incendie aux ordres de Néron. Pour détruire ces bruits, il chercha des coupables, et fit souffrir les plus cruelles tortures à des malheureux abhorrés pour leurs infamies, qu'on appelait vulgairement chrétiens. Le Christ, qui leur donna son nom, avait été condamné au supplice sous Tibère, par le procurateur Ponce Pilate : ce qui réprima pour le moment cette exécrable superstition ; mais bientôt le torrent se déborda de nouveau, non seulement dans la Judée, où il avait pris sa source, mais jusque dans Rome même, où viennent enfin se rendre et se grossir tous les égouts de l'univers. On commença par se saisir de ceux qui s'avouaient chrétiens, et ensuite, sur leur déposition, d'une multitude immense, qui fut moins convaincue d'avoir incendié Rome que de haïr le genre humain : et à leur supplice on ajoutait la dérision ; on les enveloppait de peaux de bêtes, pour les faire dévorer par des chiens ; on les attachait en croix, ou l'on enduisait leurs corps de résine, et l'on s'en servait la nuit comme de flambeaux pour s'éclairer. Néron avait cédé ses propres jardins pour ce spectacle, et dans le même temps il donnait des jeux au Cirque, se mêlant parmi le peuple en habit de cocher, ou conduisant des chars. Aussi, quoique coupables et dignes des derniers supplices, on se sentit ému de compassion pour ces victimes, qui semblaient immolées moins au bien public qu'aux passe-temps d'un barbare.

Tacite, Annales, livre XV, XXXVIII-XLIV (110). Traduction par J.-B.-J.-R. Dureau de Lamalle, t. III, 1808, p. 281-293.




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