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Bilan de l'idée révolutionnaire au XIXe siècle

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Modifié : 09/11/2011 à 16h15


On est [...] à l'aise pour glorifier l'esprit scientifique du XIXe siècle, pour admirer comment il a illuminé les intelligences, discipliné la matière, civilisé les fractions du genre humain qu'il rapprochait du foyer européen. Nos collaborateurs diront, dans les chapitres de ce livre, la progression et la fécondité des découvertes, la conquête et l'appropriation des nouveaux domaines, la métamorphose des anciens par ce génie inventif qui multipliait forces et richesses. Il nous a paru qu'on devait surtout s'attacher, dans ce préambule, à mettre en lumière la cause principale de tant d'effets divers et surprenants.

Naguère encore, on rapportait la plupart de ces effets à la Révolution française du dernier siècle, aux doctrines qu'elle a répandues dans le monde, aux innovations durables qui attestent après cent ans l'importance de cet événement historique. — Une illusion bien excusable de l'amour-propre national ramenait tout le développement humain à l'idéal philosophique qui enthousiasma nos pères. — Cette vue particulière apparaît aujourd'hui trop étroite à qui veut jeter un coup d'œil d'ensemble sur le XIXe siècle. Il va finir ; les idées dirigeantes et les faits où elles se réalisent donnent un démenti flagrant aux espérances que nous avions mises dans son berceau.
Les Français de 1789 avaient fait ce beau rêve : la fusion de tout le genre humain dans la liberté, la fraternité, la concorde ; une république universelle où les citoyens émancipés, gouvernés par la seule raison, ne connaîtraient plus ni maîtres ni frontières. — Amenés bientôt à prendre les armes pour propager ce nouvel Islam, accueillis avec transport par les peuples qu'ils libéraient, les apôtres conquérants semèrent leurs idées sur tous les champs de bataille de l'Europe : et voici que de cette semence des arbres vigoureux sortirent, ceux-là mêmes que les libérateurs pensaient avoir abattus. Ce fut comme un immense quiproquo. Nous avions crié aux peuples : Liberté ! Les peuples applaudissaient, ils répondaient : Oui, certes ; indépendance nationale ! — Les rêveurs humanitaires se réveillaient dans le siècle des nationalités. Écoutons l'historien qui a le plus clairement dégagé le sens et les conséquences de ce choc en retour :
« La Révolution française aboutit à simplifier singulièrement la carte de l'Europe ; au lieu d'y propager l'anarchie universelle et la révolte générale des peuples contre les rois, elle contribua, au contraire, à y rendre les Etats plus puissants et les nations plus attachées à leurs princes... Aucun de ces peuples, quand on lui parla des Droits de l'homme et de la souveraineté nationale, ne considéra l'homme abstrait, l'homme sans corps ni âme, la nation idéale, sans territoire et sans habitants ; nul ne se perdit à poursuivre dans les brouillards d'une humanité insaisissable le fantôme d'une liberté métaphysique... C'est ainsi qu'une révolution qui se réclamait de l'humanité et ne conviait à sa cité idéale que des citoyens du monde, substitua à l'Europe relativement cosmopolite du XVIIIe siècle, l'Europe si ardemment nationale, mais si profondément divisée, du XIXe. »
Cette réaction imprévue a produit tous ses effets dans la seconde moitié de notre siècle. Sur les décombres des petites tyrannies féodales ruinées par le canon révolutionnaire, de grands États se sont formés ; un mouvement irrésistible a réuni dans ces cadres les membres disjoints des grandes unités historiques, Italiens, Germains, Slaves, Anglo-Saxons. A côté de ces puissantes agglomérations, la même aspiration à une vie séparée ressuscitait des nations minuscules ; de la mer Egée aux sources du Danube et de la Moldau, les petites familles qui s'ignoraient elles-mêmes reprenaient conscience de leur individualité ; elles se retrouvaient une histoire, une langue oubliée. L'usage de cette langue, symbole et lien visible de leur nationalité, telle est la plus opiniâtre revendication de ces tribus ombrageuses, avant même qu'elles songent aux libertés civiles. Partout les groupes ethniques se différencient, s'opposent ; partout le génie spécifique de la race l'emporte sur l'idée abstraite d'humanité.
Ne soyons pas injustes pour les missionnaires des demi-brigades. Si leur dessein principal se retourna contre eux, ils laissèrent du moins quelques bienfaits impérissables à cette Europe arrosée de leur sang. Codes adoucis, administrations réformées, plus de justice, plus de respect pour la personne humaine, c'est un assez beau legs ; tous les peuples en sont redevables à ces singuliers émancipateurs qui allaient libérer le monde sous les aigles d'un despote.
Le socialisme international poursuit de nos jours, avec les grandes forces d'avenir dont il dispose, l'idéal cosmopolite des premiers révolutionnaires. Beaucoup de démocrates et d'anciens libéraux n'y ont point renoncé. Il semble d'autre part que toutes les conditions de la vie moderne conspirent à la réalisation de cet idéal : facilité des communications, des échanges, développement du crédit, nécessités économiques, compénétration réciproque et instantanée des idées, des intérêts, unification progressive du globe par la même civilisation, les mêmes sciences, les mêmes industries, les mêmes mœurs, le même costume... Pourtant les barrières se dressent entre les nations, chaque jour plus hautes, défendues par plus de soldats, par des cœurs retranchés dans un patriotisme jaloux. Ces deux courants contraires caractérisent le siècle qu'ils se disputent. Lequel triomphera ? Le cosmopolitisme niveleur ou l'exclusivisme nationaliste ? C'est l'un des grands problèmes que le XIXe siècle lègue à son successeur.

Eugène-Melchior de Vogüe, Un siècle : mouvement du monde de 1800 à 1900, préambule, H. Oudin, 1900, p. XI-XIV.




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