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Un ouvrier du Creusot interrogé par un journaliste


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Modifié : 09/08/2019 à 18h53


Journaliste au Figaro, Jules Huret enquête au Creusot où il interroge un ouvrier.

– Ça doit être fatigant, votre métier ?
L'ouvrier – Pour sûr. Mais que voulez-vous ? on s'y fait. Le pire, c'est qu'on ne mange pas parce qu'on n'a pas faim, les trois quarts du temps …
– Comment, pas faim, quand on travaille dix ou douze heures par jour ?
– Oh ! ça ne fait rien ! A respirer des chaleurs de douze cents degrés devant les fours, toute la journée, ça vous emplit, allez, rien ne vous goûte plus... La patronne, quelquefois, achète de la viande, parce qu'à la longue les pommes de terre ça vous écœure... mais on ne peut pas toujours avoir de la viande !
L'ouvrier disait cela très simplement, sans aigreur, sans l'ombre de reproche dans l'accent. Il portait une longue barbe châtaine mêlée de quelques poils gris ; sa figure jaune, aux os saillants, aux yeux rougis, sans sourcils, avait une naturelle expression de mélancolie et de tristesse. Je lui demandai s'il n'était pas malade.
– Non, pas trop, je n'ai pas d'appétit, voilà tout.
– Si vous tombiez malade, pourtant ?
– Oh ! faut espérer que non, mon Dieu ! Qu'est-ce que je ferais avec les quarante sous par jour de la Compagnie ?
– Oui, qu'est-ce que vous feriez ?
Il ne parlait plus. Je me reprochais de le torturer ainsi ; mais je brûlais de savoir ce qui se passait dans sa tête à cette idée... Il finit par dire avec un inoubliable geste de désespoir et de résignation :
– ... Je les enverrais au pain ...
– Mendier ?
Un long silence suivit ces mots. L'ouvrier avait les regards perdus dans le vague, ses yeux paraissaient se mouiller un peu. Je devinai qu'il se sentait malade et qu'il avait peur... Je continuai :
– Vous devriez être tranquille puisqu'il y a une caisse de retraite au Creuzot ?
– Oui, je le sais bien ! ma retraite de 20 francs par mois quand j'aurai soixante ans... bien sûr que ça me servira, si je vis jusque-là… Mais le plus pressé, c'est aujourd'hui ! Ah ! c'te maudite maison qu'il faut payer tous les mois ! C'est ça qui vous tue, ces quarante francs... Quelquefois ils nous seraient si utiles ! si utiles ! Mais il n'y a pas à dire, si on ne paie pas, la Compagnie vous vend ; il vaut encore mieux se serrer le ventre !
– On aime bien le patron, ici ?
– Peuh ! On ne l'aime ni on le déteste ; il n'est pas plus mauvais que les autres.
– N'est-il pas député, conseiller général et maire ?
Il hésita un instant, balbutia et finit par répondre, plus bas, comme s'il avait peur d'être entendu :
– Oui, on vote pour lui, on le connaît, on connaissait son père ; pourtant il n'en manque pas, des ouvriers qui voudraient bien ne pas faire comme les autres. Mais ils n'osent pas ! Le jour des élections la frousse les prend qu'on reconnaisse, devant l'urne, que le papier des bulletins de vote n'est pas de la couleur qu'il faut... oui, ils ont peur qu'on les fiche à la porte...

Jules Huret, Enquête sur la question sociale en Europe, paris, Perrin et Cie, 1897, pp. 39-41.




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Evènement : En 1812, le général Malet profite de l'éloignement de Napoléon Ier, alors en Russie, pour tenter de le renverser.

Naissance de : Pierre Larousse, éditeur et encyclopédiste (1817-1885).

Décès de : Théophile Gautier, écrivain, poète et peintre français (1811-1872).

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