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Les animaux face à la justice


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hors ligne Thibault
# Le 11/05/2015 à 19h42

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Article traduit de Wired.com :

Le 5 Septembre 1379, deux troupeaux de porcs d'un monastère français s'affolent et tuent un homme nommé Perrinot Muet. Comme c'est la coutume à l'époque, les porcs - les véritables meurtriers et ceux qui avaient simplement regardé - ont été jugés pour leur crime horrible, et condamnés à mort. Avec leurs « cris et les actions agressives », les porcs ayant vu le meurtre « ont montré qu'ils approuvaient l'assaut », et ne devaient pas être autorisés à échapper à la justice.

Mais le prieur du monastère, le frère Humbert de Poutiers, ne pouvait pas supporter l'idée de la perte économique de tous ces porcs. Alors, il écrivit au duc de Bourgogne, le suppliant de pardonner les spectateurs (le prieur permettrait aux trois assassins de subir leur sort - il n'était pas du genre à mépriser la loi). Le duc « prêta une oreille gracieuse à sa supplication et ordonna que la peine soit renvoyée et les porcs libérés ». Les dossiers ne montrent pas comment les trois porcs ont été exécutées, mais il était courant pour les animaux coupables d'être pendus ou brûlés vif pour leurs crimes.

Voilà un aspect inavouable et largement oublié de l'histoire de l'Europe, qui consistait à intenter des procès à des animaux "criminels" et soit à les exécuter ou, pour les invasions d'insectes, à leur ordonner de quitter la ville non seulement à partir d'un certain jour, mais à partir d'une heure précise. Cette barbarie irrationnelle est difficile à comprendre, mais dès 824 et jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les animaux ont été soumis aux mêmes normes morales que les hommes, subissant les mêmes peines capitales et pourrissant dans les mêmes prisons.

Les pires délinquants de l'Europe, il semble, étaient les porcs. Selon E. P. Evans, dans sa grande histoire, La poursuite pénale et la peine capitale des animaux de 1906, « La fréquence avec laquelle les porcs ont été traduits en justice et jugés à mort, a été due, dans une large mesure, à la liberté avec laquelle ils ont été autorisés à courir les rues, et à leur très grand nombre ». Evans catalogue les incidents dans lesquels les porcs ont mâchés les oreilles et le nez, et ont même tué des enfants, un porc allant jusqu'à manger un enfant « alors que c'était un vendredi », une grave violation du décret de l'église qui « a été fortement soulignée par le procureur et acceptée par le tribunal comme une aggravation sérieuse de l'attaque du porc ». Un autre plus affable (mais non moins impie) porc a été pendu en France en 1394 « pour avoir commis le sacrilège d'avoir mangé un hostie ».

Cependant, quasiment la totalité du règne animal était soumise à la règle du droit humain. Dans l'annexe de son livre, Evans répertorie quelques 200 cas d'exécutions d'animaux, et ce sont seulement ceux dont les dossiers ont survécu à l'Histoire tumultueuse de l'Europe. Il y avait des exécutions de taureaux, de chevaux, d'anguilles, de chiens, de moutons, et, peut-être plus curieusement, de dauphins - pour lesquels il ne donne aucune information autre que le fait qu'ils aient été jugés et exécutés à Marseille en 1596.

Il y avait une grande gamme de peines pour ces bêtes, qui n'étaient pas toujours condamnés à mort. Les rats, par exemple, ont souvent reçus « une lettre amicale de conseils afin de les inciter à quitter une maison, dans laquelle leur présence est jugée indésirable », écrit Evans. Et dans un cas, il ajoute, « une truie et une ânesse ont été condamnés à être pendus ; en appel, et après un nouveau procès, ils ont été condamnés à être tout simplement frappé à la tête ».

Mais la peine capitale allait souvent bien au-delà de la brutalité de la pendaison. Même les animaux innocents faisaient face à notre colère de jugement : quand une ville suisse s'est vue offrir un élan par le grand naturaliste Leonhard Thurneysser à la fin des années 1500, les citadins « regardaient l'animal étrange comme un démon très dangereux, et une femme pieuse débarrassa enfin la ville de la bête redoutable en l'alimentant avec une pomme pleine d'aiguilles cassées ». Et les bêtes qui étaient elles-mêmes victimes, en particulier de bestialité, étaient horriblement exécutées avec le délinquant humain en question. Dans un cas, « une mule condamnée à être brûlée vif avec un homme coupable de sodomie » donnait des coups de sabot, de sorte que le bourreau coupa ses pieds avant de mettre le feu au bûcher.

D'un autre côté, cependant, les Européens étaient capables de compassion envers les bêtes qui comptaient beaucoup pour la subsistance et le travail. Par exemple, dans un cas de bestialité en 1750, la victime, un âne, a été acquittée « parce qu'elle a été victime de violence », et un prieur de couvent signa un certificat constatant qu'il la connaissait depuis quatre ans et qu'« elle a toujours montré elle-même de la vertu et était bien élevée à la fois à la maison et à l'extérieur ». Etant donné les circonstances, c'est un moment assez touchant dans l'histoire de la condition animale.

Les procès d'insectes ravageurs comme les sauterelles et les charançons, cependant, atteignent une absurdité comique qui est peut-être inégalée dans l'histoire européenne.

Au XVIe siècle, le plus célèbre défenseur public des insectes était Bartholomée Chassenée (joué par Colin Firth dans l'Heure du Cochon en 1993), qui avait d'abord démontré ses prouesses en défendant des rats, qui avaient « félonieusement mangé et arbitrairement détruit les cultures d'orge » de la province d'Autun en France. En homme de loi astucieux, il a fait valoir qu'il était impossible de convoquer l'ensemble de ses clients à poils devant les tribunaux, et ils devaient en être excusés, écrit Evans, « en raison de la longueur et de la difficulté du voyage et des périls graves qui l'accompagnaient, en raison de la vigilance infatigable de leurs ennemis mortels, les chats, qui regardent tous leurs mouvements, et, avec l'intention féroce, de les attendre cachés à chaque coin et passage. »

A cette époque les procès d'animaux étaient portés devant les tribunaux ecclésiastiques, les Etats n'étant pas aussi développés qu'aujourd'hui. Et l'autorité des tribunaux réside dans la puissance de l'excommunication - qui vous exclut de la communion et des avantages spirituels de l'Eglise - et dans ce qui est connu comme un anathème, une sorte d'excommunication pour les êtres (comme des animaux) ne faisant pas partie de l'Eglise. C'était l'anathème que les tribunaux ont essayé d'appliquer aux clients pestilentiels de Chassenée, et on était très convaincu des effets de cette puissante malédiction. Il suffit de regarder comment un prêtre jeta, une fois, un anathème sur un verger car ses fruits éloignaient les enfants de la messe, et comment ce verger fut stérile jusqu'à ce que la duchesse de Bourgogne ordonna la levée de la malédiction.

C'était, de toute évidence, une peine grave conçue pour les insectes et les rongeurs délinquants les plus pernicieux. Et, au XVIe siècle, aucun nuisible ne tourmenta plus la France que le charançon, et peu de villes subirent davantage leurs ravages que Saint-Julien. Bien qu'elle ne déboucha pas sur un procès, la première plainte contre les insectes fut faite par les viticulteurs du lieu, en 1545, et il en résulta une proclamation appelant aux prières publiques pour que les charançons reconnaissent leur pêché et partent plus loin. Et en effet ils s'en allèrent.

Hélas, trente ans plus tard, les charançons revinrent et la ville fut forcée de porter l'affaire au tribunal. Le procès commença le 13 avril 1587, avec un avocat nommé Anthony Filliol, assigné pour défendre les charançons. Il soutint que ses clients avaient été placés sur Terre par Dieu, qui ne les aurait pas envoyés ici sans subsistance pour survivre. Il était juste malheureux que cette nourriture soit les cultures de la ville. L'accusation affirme au contraire que la ville est prioritaire sur les charançons en visite, et que « bien que les animaux aient été créés avant l'homme », écrit Evans, « ils étaient destinés à être subordonnée à lui et soumis à son utilisation, et que cela a été, en effet, la raison de leur création. »

On arrive donc à un paradoxe théologique central à propos des procès faits aux animaux : les péchés des villageois auraient apporté ces parasites, mais ceux-ci avaient été inclus volontairement par Dieu dans son grand projet pour la Terre. Les hommes ont à assujettir ces créatures, et à les traiter comme il leur plaît. Cela signifie qu'ils peuvent les traîner au tribunal pour répondre de leurs transgressions. Mais n'est-ce pas Dieu qui les contrôle ? Sinon, pourquoi les prières publiques ont-elles été efficaces pour faire fuir les charançons ?

En dehors de la salle d'audience, les citoyens de Saint-Julien ont cherché un compromis en fournissant une parcelle de terrain près de la ville aux charançons où ils pourraient librement se rassembler. Un endroit approprié a été sélectionné et officiellement considéré comme le territoire des charançons, bien que, selon Evans, les citoyens se réservaient « le droit de passer à travers ladite étendue de terre, sans préjudice du pâturage de ces animaux, et de faire usage des sources d'eau contenues dans celle-ci, qui sont aussi destinés auxdits animaux ». Mais de retour en justice, l'avocat des charançons ne pouvait pas en bonne conscience accepter l'offre des terres des citadins, note Evans, « parce que l'endroit était hostile et ni suffisamment ni convenablement alimenté avec de la nourriture pour subvenir aux besoins de ces animaux ». L'accusation rejeta l'argument, affirmant que l'endroit était parfait pour les charançons , « étant plein d'arbres et d'arbustes de diverses sortes ».

Puis, 8 mois (!) après le début du procès, le juge rendit une décision malheureusement perdue. Selon Evans, la dernière page des dossiers de la Cour a depuis été détruite par, et ce n'est pas une blague, « des Rats ou des bestioles de quelque sorte ». Il ajoute avec humour : « Peut-être que les charançons poursuivis, non satisfaits par le verdict du procès, ont envoyé une délégation aux dents acérées aux archives afin d'effacer et d'annuler l'arrêt de la Cour ». Cependant, sur la base d'autres procès similaires, il est probable qu'il ait été ordonné aux charançons coupables de quitter la ville à une certaine date et une certaine heure sous peine d'anathème.

Or voilà l'ironie des procès intentés aux animaux : en incluant même la plus humble des bestioles dans notre système judiciaire, nous les personnifions, mais, à les brutaliser pour leurs méfaits supposés, nous nous abaissons à la brutalité que nous attribuons aux bêtes sauvages. En suivant cette logique, les animaux ne sont pas simplement des automates affamés, sans libre volonté, programmés pour manger, dormir, s'accoupler, et recommencer, comme tant de philosophes à travers l'histoire l'ont fait valoir. Ils sont capable, non seulement, de prendre leurs propres décisions, mais d'adopter des comportements complexes, comme dans le cas des porcs du prieur, poussant les autres porcs à commettre l'assassinat.

Bien avant que les mouvements modernes considèrent les animaux comme des êtres tout aussi capables de ressentir de la douleur et de l'émotion que les êtres humains, les Européens du Moyen Âge avaient parfaitement compris que les bêtes pouvaient souffrir d'une mort douloureuse. L'hypothèse selon laquelle les animaux étaient en aucune façon capable de comprendre les lois et la morale de l'humanité était stupide, bien sûr, mais aujourd'hui des militants se battent pour que soit accordé aux chimpanzés le droit d'être reconnus comme des personnes, avec donc les mêmes droits juridiques que nous. Avec leurs procès d'animaux ridicules, il semble que les Européens étaient, en quelque sorte, bien sur la bonne voie.


Source : http://www.wired.com/2014/09/fantastically-wrong-europes-insane-history-putting-animals-trial-executing/
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C'était un 18 Septembre
Evènement : En 1898 éclate la crise de Fachoda, incident diplomatique opposant la France au Royaume-Uni.

Naissance de : Léon Foucault, physicien et astronome français (1819-1868).

Décès de : Louis VII, roi de France (1120-1180).

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