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Un plaidoyer contre l'esclavage aux Etats-Unis (1839)


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Modifié : 26/05/2012 à 12h32


Vos Honneurs,

Je dois avouer que mon collègue M. Baldwin, a plaidé la cause d'une telle manière qu'il ne me reste que bien peu de choses à dire. Cependant, pourquoi sommes nous ici ? Comment se fait-il qu'une simple, et banale affaire de propriété, se trouve maintenant devant la Cour Suprême des États-Unis d'Amérique ? Avons-nous peur que les jugements des instances juridiques inférieures se soit trouvées erronées ? Est-ce cela ? Ou est-ce plutôt notre grande et dévorante peur d'une guerre civile qui nous a permis de charger de symbolisme une affaire qui n'en demandait pas tant, et de mépriser la vérité, qui pourtant se dresse devant nous haute et fière comme une montagne ? En fait, la vérité s'est faite chasser de tribunal en tribunal comme un esclave misérable et sans ressources. Et non pas par quelque manœuvre juridique provenant de l'opposition, mais bien par le bras long et puissant du pouvoir exécutif.

Cela, messieurs, n'est pas une simple question de propriété. Car il s'agit de la plus importante affaire jamais arrivée devant ce tribunal. Parce qu'elle concerne en fait la véritable nature de l'Homme.

Ce sont là les transcriptions de lettres échangées entre notre Secrétaire d’État John Forsyth et la reine d'Espagne Isabelle II. J'aimerais que vous en acceptiez la lecture, dans le cadre de vos délibérations.
(A l'officier de Cour) : Merci, monsieur.

Je voudrais vous faire remarquer une phrase, qui est beaucoup répétée. La reine Isabelle se réfère de nombreuses fois à nos tribunaux incompétents. Mais je me demande ce qui conviendrait mieux à ses goûts. Un tribunal se déclarant contre les Africains ? Je ne le crois pas. Et voici le point précis de sa lettre : ce que Sa Majesté veut, c'est un tribunal se comportant exactement comme les siens, les tribunaux d'une enfant de onze ans jouant dans son royaume magique appelé l'Espagne, un tribunal qui exécutera ce qui lui est demandé, un tribunal qui puisse être manipulé avec la même facilité qu'une poupée, un tribunal -comme cela arrive- dont notre propre président, Martin Van Buren, serait plus fier.

(Prenant les documents de son collègue Baldwin) : Merci.

Ceci est une publication du Bureau présidentiel. C'est ce qu'on appelle la Revue Exécutive, et je suis certain que vous en avez tous pris connaissance. Du moins je suis sûr que le Président espère que vous l'ayez tous lu. Il s'agit d'un numéro récent, et il y a à l'intérieur un article écrit par un « esprit aiguisé du Sud », et qui n'est peut-être nul autre que mon ancien vice-président John Calhoun -est-ce le cas ?- et qui déclare que : « Aussi loin que l'on regarde, il n'a jamais existé une société civilisé dont un segment n'ait pas prospéré sur l'exploitation d'autrui, que ce soit à l’Antiquité ou aux temps bibliques. L'Histoire le confirme. À Eden, où seulement deux êtres furent créés, même là, l'un fut subordonné au second. L'esclavage a toujours été présent et n'est ni une immoralité ni un pêché. Au contraire, à l'image de la guerre ou de l'antagonisme que sont les états naturels de l'Homme, l'esclavage est aussi naturel qu'inévitable ».

Messieurs, je dois dire que je suis en désaccord avec ces esprits aiguisés du Sud ainsi qu'avec notre président qui a tout l'air de partager leur point de vue ; je suggère que l'état naturel de l'Humanité est plutôt - et je sais que c'est une idée controversée - la liberté. C'est la liberté. Est la preuve de mon affirmation se retrouve dans l'acharnement avec lequel un homme, une femme ou un enfant s'en ira la retrouver, s'en ira la saisir. Il disloquera ses chaînes, il décimera ses ennemis. Il essaiera et essaiera encore, contre toute attente, contre tous les préjugés, de rentrer chez lui.

Cinque [l'homme noir accusé] ! Voulez-vous vous lever, afin que chacun puisse vous voir ? Cet homme est noir. Nous le voyons. Mais nous pouvons également voir quelque chose de tout aussi vrai : c'est qu'il est le seul véritable héros de cette salle. Mais s'il était blanc il ne serait pas debout dans cette Cour, en train de se battre pour sa vie. S'il était blanc et si ses maîtres étaient britanniques, il ne serait pas en mesure de se tenir debout, tant le poids de ses médailles et de ses honneurs lui seraient pesants.
Des chansons seraient écrites sur lui. Les grands auteurs de notre époque rempliraient des livres pour lui. Son histoire deviendrait un conte et serait rapportée dans nos salles de classes. Nos enfants, parce que nous voudrions perpétuer l'histoire, connaîtraient son nom tout aussi bien qu'ils connaissent celui de Patrick Henry.

Et si le Sud est droit, que devons-nous faire de ce document embarrassant et gênant qu'est la Déclaration d'Indépendance ? Que faire de ses prétentions : « Tous les Hommes […] créés égaux », « droits inaliénables », « vie », « liberté » et ainsi de suite ? Que devons-nous faire de ça ?

J'ai une modeste suggestion. (Il déchire le fac-similé de la Déclaration d'Indépendance).

L'autre soir, je parlais avec mon ami Cinque. Il était à mon côté et nous étions dans la serre ensemble. Et il m'expliquait comment, quand un membre des Mende - c'est son peuple - fait face à une situation où il ne semble subsister aucun espoir, il invoque ses aïeux. C'est une tradition. Voyez-vous, le Mende croit que s'il peut invoquer les esprits de ses ancêtres, c'est qu'ils ne l'ont jamais quitté, et alors la force et la sagesse qu'ils ont engendré viendront à son secours.
James Madison, Alexander Hamilton, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Georges Washington, John Adams : nous avons longtemps résisté à l'envie de vous demander des conseils. Peut-être que ce que nous craignions, était de reconnaître que notre individualité que nous vénérions tellement n'était pas totalement la nôtre. Peut-être que nous craignions que notre appel à vous ne paraisse pour de la faiblesse. Mais nous sommes arrivés à comprendre que ce n'était pas le cas. Nous le comprenons à présent, nous l'avons fait comprendre, nous avons embrassé la compréhension de qui nous sommes et d'où nous étions.

Nous avons désespérément besoin de votre force et sagesse pour triompher de nos peurs, de nos préjugés, de nous-mêmes. Donnez-nous le courage de faire ce qui est juste. Et si cela signifie une guerre civile, laissez-la venir. Et si c'est le cas, faites en sorte qu'elle soit la dernière bataille de la Révolution Américaine.

C'est tout ce que j'avais à dire.

John Quincy Adams, Discours devant la Cour Suprême des États-Unis d'Amérique pour l'affaire de l'Amistad, 1839. Traduction Philisto.




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