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Napoléon III, l'Italie et le Mexique


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Modifié : 03/12/2011 à 13h38


La politique étrangère a tué le premier Napoléon ; elle a été aussi fatale à son neveu. Je n'ai point de révélation à faire sur cette politique, car je n'en ai connu que les effets, tout se décidant sur ces questions entre l'Empereur et deux ou trois de ses ministres. Je parlerai seulement du peu que j'ai pu voir ou entendre.
Il ne m'appartient pas de rien dire de la guerre de Crimée, que nous avons expiée en 1870 par la politique prussienne du tzar, ni de la guerre d'Italie, qui a crée à nos portes un royaume dont on ne pouvait soupçonner l'ingratitude. J'étais en ce temps-là parmi les spectateurs et je ne fus pas plus instruit, au sujet de ces grandes tragédies, que le commun du public. Mais j'avoue avoir vu avec plaisir l'expédition de 1859, qui était la continuation de la politique traditionnelle de la France. L'idée de faire des États italiens une fédération se trouve déjà dans les Mémoires de Sully, dans les projets de Richelieu en 1631, dans ceux des ministres Chauvelin en 1735 et d'Argenson en 1746. Tout promoteur qu'il fût de l'alliance autrichienne, Choiseul arrêta une armée impériale qui marchait sur Gênes, et écrivit au prince de Kaunitz : « Mieux vaudrait que la France perdît deux provinces, plutôt que d'essuyer un manque de considération. » De nos jours, sous Louis-Philippe, Casimir Perier occupa Ancône pour arrêter les Autrichiens dans la Romagne. [...] Durant trois siècles, nous avions de ce côté combattu les Allemands et les Espagnols pour sauver l'Italie et nous-mêmes de leurs mains. Nous ne pouvions pas plus, en 1859, abandonner nos alliés de la Crimée et permettre aux Autrichiens d'entrer à Turin, ce qu'ils eussent fait sans peine, si nous ne les avions arrêtés court en nous plaçant sur leur flanc gauche à Alexandrie. Et, après Solférino, l'Empereur n'eut-il pas le devoir impérieux de signer le traité de Villafranca, quand la Prusse agitait l'Allemagne pour la précipiter sur notre frontière du Nord-Est dégarnie, et que l'Angleterre, afin de conserver contre la France « sa maréchaussée d'Autriche », faisait de grands préparatifs maritimes ? On lui reproche d'avoir créé une Italie unitaire ; il voulait en faire, sous la présidence du pape, aux termes mêmes du traité de Zurich, une confédération qui serait restée l'utile alliée de la France. Fut-il en son pouvoir d'arrêter la plus légitime des révolutions, celle qui, de Palerme à Modène, balaya tous les trônes, moins un ? En 1867, son organe au Corps législatif, M. Rouher, dit encore : « Les Italiens n'iront jamais à Rome ». Ce mot jamais qui n'appartient ni à la langue des diplomates, ni à celle des politiques, était imprudent, mais nécessaire pour nos catholiques. D'ailleurs Napoléon III est-il le seul souverain dont une conception, bonne dans son principe, ait eu de fâcheuses conséquences ?
La conduite des Italiens depuis 1870 oblige aujourd'hui la France d'entretenir une armée au pied des Alpes contre nos alliés de Solférino. Mais la politique de l'avenir sera-t-elle celle du roi Humbert ? et n'y aura-t-il pas alors à juger diversement la résurrection de l'Italie par la France ?
Quand j'arrivai au Conseil, ces événements étaient déjà lointains, mais l'expédition du Mexique était en cours d'exécution depuis près de deux années. Une pensée juste aussi, en théorie, l'avait fait entreprendre : obtenir le redressement de sérieux griefs, soutenir au Nouveau-Monde les races latines pour arrêter de ce côté l'expansion des Yankees, peut-être acquérir, d'une manière ou d'une autre, l'isthme de Tehuantepec que l'Empereur avait autrefois étudié et où passerait, s'il était coupé, une partie du commerce du monde. Mais à y regarder de près, il était d'une politique détestable d'engager une de nos mains dans ces régions lointaines, quand nous avions déjà l'autre prise, à Rome, dans un engrenage d'où l'Empereur était forcé par nos catholiques de ne la point retirer. L'abandon de l'Espagne et de l'Angleterre qui, d'abord, avaient marché de concert avec nous, fit retomber toute la charge, sur nos épaules. Je ne crois pas qu'il se soit trouvé dans le Conseil, du moins dans celui que j'ai connu, un partisan convaincu de cette aventure, et après que le Ministre d'État eut commis la faute de déclarer à la tribune qu'on ne traiterait jamais avec le président Juarez, c'est-à-dire avec le gouvernement mexicain, nous ne pouvions trouver la paix qu'après avoir conquis le pays tout entier. C'était donc une grande guerre que nous commencions à deux mille lieues de nos frontières, sous les yeux irrités des Anglo-Américains qui, à la fin de leur lutte contre les États esclavagistes, ne manqueraient pas d'intervenir contre nous, au nom de leur doctrine Monroe. C'était aussi donner à l'opposition, dans le Corps législatif, l'occasion de prononcer ces paroles violentes qui commençaient en France la désaffection pour l'Empereur et soutenaient, au Mexique, le courage de nos ennemis.
Pour diminuer nos embarras, l'Empereur offrit la couronne du Mexique à l'archiduc Maximilien. La reconstitution d'une monarchie dans cette ancienne colonie espagnole n'était pas irréalisable. Dès l'année 1840, on l'avait eue à Mexico ; Santa Anna l'avait reprise en 1854 ; cinq ans plus tard, Miramon avait demandé aux cours de Paris, de Londres, de Vienne et de Madrid, de choisir un prince européen pour occuper le trône rétabli ; et les quatre élections présidentielles du plus habile lieutenant de Juarez, Porfirio Diaz, montrent qu'il y avait chez ce peuple un vieux fond monarchique, prêt à faciliter une restauration. Mais cette révolution ne pouvait s'accomplir par l'invasion et la conquête ; ce fut l'erreur où le Gouvernement français tomba.

Victor Duruy, Notes et souvenirs (t. II), Hachette, Paris, 1902 (2e éd.), pp. 112-116.




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