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Une description de la France en 1546

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Modifié : 17/11/2011 à 18h36


La France est non-seulement le plus noble royaume de la chrétienté, aussi ancien que notre république [de Venise], mais encore le plus favorisé de la nature par sa position si commode et si sûre. Du côté de l'Espagne elle a les Pyrénées ; elle a les Alpes du côté de l'Italie ; des autres côtés, la Saône, la Meuse, la Somme et la mer. Cette enceinte embrasse une étendue plus grande de moitié que toute notre Italie. Le côté de la Champagne, qui n'est pas naturellement assez fort, est muni de bonnes forteresses, qui bientôt le rendront inexpugnable.
Ce pays, à cause de son étendue, a une grande variété de sol et de produits : ceux-ci sont d'une excellente qualité et tellement abondants qu'il y en a pour la France, et même pour les nations étrangères. Quant au blé, les Français en envoient en Espagne, en Portugal, en Angleterre, quelquefois même en Suisse et à Gênes, si pourtant la guerre n'y met pas obstacle. Quoique les Français aiment bien le vin, cependant ils en ont pour les Anglais, les Écossais et les Flamands, pour le Luxembourg, la Lorraine et la Suisse. On retire par an, de sa vente, un million et demi d'écus, et on le vend plus cher que ceux d'Espagne et de Chypre : il est moins fort, mais plus délicat. Il y a en France toutes sortes de viandes, et le poisson frais et salé y abonde ; on en exporte même dans les pays d'alentour. Les laines ordinaires ne manquent pas. Quant aux draps fins, on les fabrique avec les laines anglaises et espagnoles. Il est vrai que la basse Normandie et la Picardie donnent une espèce de laine un peu plus fine qui sert pour certains draps, et pour un entre autres qu'on appelle camelot. On fabrique en grande abondance des toiles de toute qualité, mais non aussi fines que la toile hollandaise. On les transporte en Angleterre, en Espagne, en Italie et dans les pays barbaresques ; et justement à cause du bas prix ce commerce est très-profitable.
Le bois de construction et le bois à briller abondent dans tous les endroits de la France. Ce sont des chênes et des hêtres, car ce sol ne donne plus ni sapins ni mélèzes, comme du temps de César. Chose singulière ! la sixième partie de la France est couverte de bois, et cependant le bois y coûte deux fois plus cher qu'à Venise. C'est que presque toutes les forêts sont au roi, qui permet la coupe et la vente du bois selon qu'il lui plaît.

La France n'a d'autres mines que des mines de fer ; pour l'or, elle en tire d'Espagne et de Portugal, et elle donne ses draps en échange. Elle le tire, dis-je, non pas brut, mais frappé en ducats et en doubles, dont elle fait ses écus. Mais depuis que l'empereur a défendu de battre des monnaies de cette espèce-là, et qu'il a ordonné que les écus d'Espagne eussent la même valeur intrinsèque que ceux de France, ce commerce a presque cessé, parce qu'il n'y a pas de profit à le faire. [...] L'argent, le cuivre, une grande partie de l'étain, viennent de l'Allemagne ; une autre partie de l'étain et tout le plomb viennent de l'Angleterre. [...]

L'Allemagne et les Pays-Bas fournissent à la France les chevaux de guerre et les chevaux d'attelage ; la Bretagne seulement lui donne quelques haquenées : partout ailleurs ce sont des bidets sans valeur. Les épices ne viennent plus d'Anvers, mais du Portugal : leur introduction a été récemment affermée. Il en vient d'Alexandrie à Marseille par le moyen de marchands particuliers, mais en quantité très-faible. Le Portugal envoie aussi les sucres et les confitures. Le Portugal et l'Espagne fournissent des fruits, tels que le raisin sec, les oranges, les citrons, les olives et les amandes, ainsi que des huiles, pour de très-fortes sommes, quoique le Languedoc et la Provence en donnent assez. [...]

La France ne tire de Venise que quelques caisses de cristaux, des draps cramoisis, des bijouteries, des soies de Vicence, en tout pour soixante mille écus par an. Mais si l'on pensait à suivre l'exemple de nos voisins, on ferait des affaires pour un million d'écus d'or, et peut-être davantage ; car on consomme en France une plus grande quantité de draps d'or et de soie qu'à Constantinople et que dans presque tout le Levant. Les soieries et les draps fins viennent en France de l'Italie et de l'Espagne : les draps de l'Italie principalement, et les soieries de l'Espagne. Dans ce genre les Génois et les Toscans font des profits incroyables : leur travail est tout à fait du goût des Français, c'est-à-dire qu'ils font des draps qui ont peu de prix et encore moins de durée. C'est justement ce qu'il faut aux Français, qui s'ennuieraient à porter le même habit trop longtemps. [...]
Le commerce des soieries est très-important. Madame la régente a ordonné que dans la ville de Tours on établît des fabriques de tissus de soie, puisque les pays où ce produit est indigène ne se soucient guère d'en tirer parti. Ainsi, dans la ville de Tours, on travaille la soie qui vient de l'Italie et de l'Espagne ; et cette industrie va toujours en croissant. On y compte huit mille métiers. Plusieurs fabricants vénitiens s'y sont établis avec leurs familles, et des Génois en plus grand nombre encore ; puis des Lucquois, Sans compter les Français eux-mêmes, qui ont appris le secret du métier. Ils ont même commencé à planter des mûriers, à élever les vers à soie, et à en tirer du produit autant que le climat le permet. [...]

Un autre avantage de la France, c'est la grande abondance du sel en Gascogne, en Provence, en Bretagne. Ce sel-là conserve la viande et le poisson mieux que le sel d'Allemagne : aussi les Anglais s'approvisionnent-ils en Bretagne du sel qui leur est nécessaire. Si le roi de France avait des ministres aussi intelligents et aussi exacts que ceux de la seigneurie de Venise, il pourrait acheter le sel des particuliers, puis le vendre plus cher aux étrangers, et en tirer un très-grand profit annuel.
La France ne manque pas, comme on peut bien le croire, de grandes villes, villages et châteaux bien peuplés. Les villes principales sont Paris, Lyon, Bordeaux, Rouen, Toulouse, dont on pourrait conter des choses fort curieuses, si c'en était le lieu. Mais il suffira de dire quelque chose de la capitale, qui résume, pour ainsi dire, tout le pays, et qui est supérieure non-seulement aux autres villes de France, mais à celles de l'Europe tout entière ; car elle est le séjour d'une population immense, elle est le cœur de la chrétienté. Paris renferme cinq cent mille habitants ; on lui en donne même davantage [...]. La Seine la divise en trois parties. Elle n'est pas une place forte, et elle ne le deviendra jamais. [...]
L'université est fréquentée par seize à vingt mille étudiants, la plupart misérables, vivant dans les collèges fondés dans ce but. Les choses que l'on y enseigne le mieux sont la théologie, et les lettres grecques, latines et françaises. L'enseignement littéraire y est soigné, prompt et solide. Les philosophes, les médecins, les jurisconsultes, les canonistes, les mathématiciens ne manquent pas ; mais ou ce sont de bien chétifs professeurs, ou bien ce sont des chaires surnuméraires, payées par le roi. Le salaire est faible, les obligations des professeurs sont très-grandes ; et cependant la concurrence y est très-forte ; d'abord, parce que ce sont presque toujours des Français qui professent, puis parce que ce titre-là est si honorable qu'on gagne en réputation ce qu'on ne gagne pas en argent. Les maîtres de Sorbonne sont investis d'une très-haute autorité sur les hérétiques ; pour les punir ils se servent du feu : ils les rôtissent tout vivants. Mais les Luthériens se sont tellement étendus partout qu'ils occupent des villes entières où le rite protestant n'est pas avoué publiquement, mais tacitement consenti. Cela se voit à Caen, à La Rochelle, à Poitiers et dans plusieurs villes de la Provence.

Marino Cavalli, publié par N. Tommaseo, Relations des ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au XVIe siècle, t. I, Imprimerie royale, 1838, pp. 253-263.



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