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Un entretien avec la suffragette Hubertine Auclert

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Modifié : 12/07/2017 à 19h26


Hubertine Auclert s'entretient avec Maurice Leclercq, journaliste à L'Autorité, quotidien monarchiste et catholique qui s'est engagé pour le droit de vote des femmes.

L'oppression des hommes
- Vous êtes, autant que je sache, madame, une « partisane » irréductible de l'électorat féminin. Iriez-vous jusqu'à l'éligibilité ?
- Pourquoi pas ? l'un postule l'autre.
- Fort bien. Et quelle base donnez-vous à ces revendications ?
- Mais le droit des femmes, monsieur. La femme ne paie-t-elle pas les impôts, n'a-t-elle pas autant d'intérêt que l'homme à ce que la chose publique soit bien gérée ? N'occupe-t-elle pas la moitié de la place dans le pays ? N'a-t-elle pas ses intérêts propres ?
- Et ces intérêts, vous les trouvez sacrifiés sous le régime actuel. Vous croyez que le vote des femmes est nécessaire à leur défense.
- Tant que les femmes ne voteront pas, celles-ci ne seront que des parias dans la société. Voyez le cas des ouvriers plutôt. On ne s'est occupé d'eux qu'à partir de 1848, quand ils ont eu conquis le droit de vote.
- Vous dénoncez la tyrannie masculine, en somme.
- Le mot est peut-être un peu gros. Mais aux nuances près, la chose n'est-elle pas exacte ?
La femme n'a même pas la possession de son salaire, de ce qu'elle gagne. Mariée, elle retombe légalement en enfance, elle ne peut ni disposer de sa dot, ni entreprendre aucun commerce, ni faire quoi que ce soit sans l'assentiment de son mari.
Je ne suis pas catholique, monsieur ; mais, d'après le journal auquel vous appartenez, vous devez vraisemblablement l'être. Eh bien ! trouvez-vous admissible qu'une Chambre, composée exclusivement d'hommes, nommé uniquement par des hommes, puisse dénoncer le Concordat, régler l'organisation du culte, sans que les femmes soient même consultées dans le pays ?
Ne se croirait-on pas encore aux temps de l'antiquité, où la femme était esclave ?
- Fort bien, madame. Mais ne croyez-vous pas que le vote des femmes, à l'appliquer de suite, présenterait peut-être quelque inconvénient ? N'y aurait-il pas pour elle une sorte d'apprentissage préalable à faire ?
- Les femmes sont plus intelligentes et tout aussi instruites que les hommes. Elles seraient plus calmes peut-être dans leurs discussions, plus aptes au moins à choisir le meilleur candidat pour la défense de leurs intérêts.
- Sans doute, tout ceci est parfait, mais nous devons tenir compte de l'état actuel de l'opinion. Celle-ci s'intéresse au vote des femmes, elle n'y est pas encore gagnée. Il vous faudra peut-être attendre longtemps encore avant de l'obtenir. Accepteriez-vous des mesures transitoires en attendant ?
- Et lesquelles voulez-vous dire ?
- Mon Dieu, la pluralité des voix pour le père de famille, pour l'homme marié...
- Bien merci. Pour que les hommes se servent encore de nos bulletins de vote contre nous ! Ils en ont déjà de trop des leurs !

Misères de femmes
- Voilà qui est l'exposé de votre thèse, madame, et celle de la Société le Suffrage des Femmes, en même temps, je suppose. Mais n'y ajouteriez-vous pas un autre argument encore ; celui de la protection de l'ouvrière parisienne ? Vous savez comment celle-ci, comment toutes les femmes sont odieusement exploitées dans leur travail. Ne pensez-vous pas que l'électorat féminin, pourrait remédier à ces maux, à cette honte de toute la société moderne ?
Je vous avouerai que, pour ma part, c'est même le seul point qui me rende la question intéressante.
- Et vous avez parfaitement raison de penser ainsi, monsieur. Cette question est le plus fort argument, le point de départ originel de toute notre campagne.
Il se passe des choses révoltantes, pour le travail féminin. Les hommes qui, par leurs votes, font les lois, interdisent aux femmes et se réservent pour eux seuls les travaux qui sont lucratifs.
Tenez, pour les journaux, la loi interdit aux femmes le métier de compositrice de nuit, où elles pourraient gagner, chaque jour, de 7 à 8 francs ; mais on leur permet la fonction de plieuse de journaux, où elles gagnent 30 à 40 sous, au maximum.
- Je vous avoue que je ne prenais pas là mes arguments. C'était aux ouvrières en couture que je faisais surtout allusion.
- Sans doute, il y a, là aussi, des choses révoltantes. A l'atelier, les couturières, les modistes ne gagnent même pas de quoi vivre en temps normal. Et il leur faut, de plus, subir les mortes saisons.
Etonnez-vous, après cela, qu'un aussi grand nombre tournent mal !
Le cas des ouvrières en chambre est plus pitoyable encore. Celles-là, prennent du travail à des entrepreneuses qui le commanditent en gros, dans les grands magasins. Elles exploitent les ouvrières, honteusement. La façon des peignoirs de femme est payée environ 3 francs, aux entrepreneuses ; celles-ci les paient de 1 fr. 40 à 1 fr. 60 à leurs ouvrières.
Le montage d'une douzaine de cravates tombe, entre leurs mains, de 0 fr. 80 ou 0 fr. 90, à 0 fr. 35 ou 0 fr. 45. C'est une misère et c'est une honte.
- Je vous avoue trouver moi-même, madame, de tels cas très révoltants, et si j'étais sûr que le vote des femmes pouvait changer cela, ne fût-ce même que partiellement, je m'y rallierais aussitôt.
- Il le doit ! Il faut qu'il le puisse ! Tenez ! que je vous cite un cas typique encore.
Vous connaissez le travail des adresses à écrire sur des enveloppes ou des bandes, pour les grands magasins. Il est bien évident que, fait par un homme ou fait par une femme, ce travail est le même. Eh bien ! on paie le mille de bandes 1 fr. 10 ou 1 fr. 20 aux femmes, et 1 fr. 30 ou 1 fr. 40 aux hommes, et les enveloppes 1 fr. 35 ou 1 fr. 60, suivant le sexe !
- C'est incroyable !
- Pourtant cela est, monsieur.

Sur la brèche
- Comprenez-vous, maintenant, que nous réclamions à cor et à cri le vote des femmes ? Il n'est que temps que celui-ci vienne supprimer tous ces abus.
Voici vingt-cinq ans que nous sommes sur la brèche à le réclamer. Il y a vingt ans, nous nous sommes cru un moment sur le point de l'obtenir. Mais ce n'est que partie remise. Alexandre Dumas s'est, dans une pièce célèbre, jadis prononcé en sa faveur...
- Comment ! madame, la question est-elle déjà aussi vieille que vous vous en occupiez depuis si longtemps ?
- Vous ne le saviez pas ?
Mme Hubertine Auclert se lève et va prendre, dans la bibliothèque voisine, un grand in-folio relié de rouge. C'est la collection complète d'un journal féministe, la Citoyenne, qu'elle-même fonda aux environs de 1882 et que, pendant neuf ans, elle fit paraître régulièrement chaque semaine.
Nous feuilletons ces pages jaunies dont notre interlocutrice voit s'échapper de vieux souvenirs. Voici des articles signés J.-B. Clément, Clovis Hugues, Hubertine Auclert. Tous sont nettement féministes et se prononcent d'une façon formelle en faveur du vote des femmes.
- Il était intéressant, mais nous n'avons pas pu le faire vivre davantage.
Mme Hubertine Auclert reprend sur ce mot le livre, que nous lui tendions, et le replace dans le rayon de la bibliothèque avec un soupir.
- Vous fonderez un autre journal, madame, et celui-là réussira. L'opinion vient au féminisme peu à peu.

L'Autorité, 28 juillet 1906.



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