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La peste, les flagellants et les juifs


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Modifié : 30/06/2016 à 16h50


Le chroniqueur Jean le Bel naquit vers 1290 à Liège et mourut en 1370. Témoin de la grande peste, il raconte notamment le phénomène des flagellants et les massacres de juifs (pogroms).

En ce temps courait une commune et générale mortalité, dans le monde entier, d'une maladie qu'on appelle la bosse (1) ou l'épidémie, qui prenait les uns ou bras gauche, les autres à l'aine, et on en mourait tous les jours, et quant elle avait frappé en une rue ou en une maison, l'un la prenait de l'autre, par quoi peu de gens osaient aider ou visiter les malades ; et à peine pouvait-on se confesser, car à peine trouvait-on un prêtre qui voulait le faire, ou n'osait vêtir ou toucher les draps des malades.

Si les gens ne savaient que penser ni quel remède donner à l'encontre, plusieurs pensaient que c'était un miracle et vengeance de Dieu pour les pêchés du monde, dont il advint que certaines gens commencèrent donc à faire grand pénitence et diverse et une grande variété de dévotions. Entre autres, les gens d'Allemagne commencèrent à aller par le pays à grandes marches et en grand nombre, ils portaient des crucifix et gonfanons et de grandes bannières de soie à la manière de processions, et allaient par les rues et chantaient hautement des chansons à Dieu et à Notre Dame rimées et dictées, et puis allaient en une place et se dévêtaient jusqu'à leur linge (2) deux fois chacun par jour, et se battaient tant qu'ils pouvaient de lanières et d'aiguilles fichées en elles, le sang de leurs épaules coulant de tous les côtés, et tout en chantant leur chansons, et puis se jetaient trois fois par terre par dévotion et passaient l'un par-dessus l'autre par grande humilité.

Quant ils avaient fait toutes ces cérémonies, ils allaient prendre hébergement pour Dieu là où on les invitait, et disaient qu'ils convenait d'aller ainsi durant une période de trente-deux jours et demi, et qu'ils le savaient ainsi par l'exemple divin, en souvenir de Nôtre Seigneur qui alla par la terre près de trente-deux ans et demi.

Quand certains de ces pénitents et repentants vinrent à Liège, chacun courut les voir, frappé d'étonnement, faire leurs afflictions, et donnait chacun de son argent par dévotion, et était tout honteux de ne pouvoir les héberger, car il semblait à chacun qu'ils fussent de saintes personnes, et que Dieu les avait envoyés pour donner l'exemple au commun peuple de faire ainsi pénitence en rémission des péchés, au point que certains habitants de Liège apprirent leurs manières, et mirent en langue romane leurs chansons, et s'assemblèrent avec de nombreux autres personnes, et allèrent dans les pays de Liège, de Brabant, de Hainaut et autres, imitant les cérémonies décrites, et s'appelant confrères. Tant de gens prirent exemple que chacun voulait les imiter par dévotion ; mais finalement, ce phénomène se multiplia de telle manière que toutes les bonnes villes étaient pleines de ces gens, lesquels s'appelaient flagelleurs et confrères en signe d'alliance, et devaient s'entraider à faire leurs affaires, si bien que cette grande humiliation se convertit en orgueil et en suffisance, et si le pape ne les eût contraints par de graves sentences, ils eussent pu mettre fin à la sainte Eglise, et commençaient à perturber le service et les offices de la sainte Eglise, et certains voulaient maintenir par leur sottise que leurs chansons et leurs cérémonies étaient plus dignes que celles de l'Eglise, si bien qu'on se demandait si cette folie n'allait pas se répandre au point de mettre à bas l'Eglise, et de tuer prêtres et clercs par convoitise de leurs biens et leurs bénéfices.

Dans ce temps où ces flagelleurs allaient, advint un grand événement qu'on ne doit pas oublier, car quand on vit que cette mortalité et épidémie ne cessait point par la pénitence que l'on fit, une rumeur vint, et disait-on que cette mortalité venait des Juifs et que les Juifs avaient jeté des venins et poisons dans les puits et les fontaines dans le monde entier, pour empoisonner toute la Chrétienté, pour avoir le pouvoir sur tout le monde, ce par quoi chacun, grand et petit, fut si remonté contre eux qu'ils furent tous brûlés et mis à mort par les seigneurs et la justice locale là où les flagelleurs allaient, et ils allaient tous mourir en dansant et chantant aussi joyeusement que s'ils allaient à la noce, et ils ne voulaient pas devenir chrétiens, ni les pères ni les mères ne voulaient supporter l'idée que leurs enfants reçoivent le baptême malgré les prières qui leur étaient adressées ; ainsi disaient-ils qu'ils avaient trouvé dans leurs livres des prophètes que tant que cette secte de flagelleurs parcourrait le monde, toute la juiverie serait détruite par le feu, et que les âmes de ceux qui mourraient en restant fermes dans leur foi iraient au paradis ; au point que dès qu'ils voyaient le feu, femmes et hommes sautaient dedans, tout en chantant, et y portaient leurs petits enfants parce qu'ils craignaient qu'on ne leur ôtât pour les convertir.

Chronique de Jean le Bel, publié par Jules Viard et Eugène Deprez, Paris, librairie Renouard, 1904, pp. 222-226. Texte adapté en français moderne.

(1) Le bubon.
(2) La taille (torse nu).




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