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Le 14 Juillet vu par un bonapartiste

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Modifié : 20/07/2015 à 15h39


Paul de Cassagnac, député du Gers et rédacteur en chef du journal Le Pays, est un impérialiste proche des milieux royalistes et une des principales figures du parti bonapartiste. Il fustige ici la première fête nationale du 14 juillet, cette fête républicaine ayant été adoptée par l'Assemblée nationale au début du mois.

C'est aujourd'hui, 14 juillet, l'anniversaire de la prise de la Bastille.
Les journaux républicains donnent le signal des réjouissances publiques.
Et toute la canaille rouge s'exalte et se couronne de fleurs, emplissant les cabarets et se déversant sur les places publiques.
On dirait vraiment qu'à pareille date, il y a quatre-vingt-onze ans, une grande victoire fut remportée, victoire héroïque, difficile et glorieuse, dans le genre de Bouvines, de Fontenoy, de Wagram.
Et si l'on ne savait pas l'histoire, on demanderait avec une admiration curieuse : « L'ennemi était donc bien nombreux ce jour-là ? Il s'était donc furieusement défendu ? Les braves républicains ont dû perdre bien du monde dans ce combat célèbre ? »
Malheureusement, on n'ignore pas ce qui se passa à cette date ignoble et sinistre.
La Bastille n'était plus qu'un souvenir historique. L'antique forteresse avait perdu son caractère farouche. Plus de prisonniers qui gémissaient sous d'injustes lettres de cachet ; plus de tortures, plus de sauvages persécutions, plus de sentinelles couchant en joue les pauvres diables qui tentaient de s'évader.
Quelques vieillards, quelques vieux soldats mutilés qui montaient seuls la garde, comme aujourd'hui à l'hôtel des Invalides.
La canaille d'alors leur a dit d'ouvrir : ils ont ouvert.
Et sans qu'il y ait eu résistance, lutte ou provocation, ils furent assassinés froidement, lâchement, comme savent assassiner les républicains un jour d'émeute.

Et voilà la fête qu'ils célèbrent ! voilà la victoire dont ils s'honorent !
La victoire de la Bastille ! Mais elle aura plus tard deux victoires sœurs, deux victoires lui servant de dignes pendants, et qu'on célébrera chez les futures générations républicaines avec autant d'enthousiasme qu'on célèbre aujourd'hui la prise de la Bastille.
On les appellera les victoires de la rue Haxo et de la Roquette.
Et les louveteaux républicains, qui seront devenus alors de véritables loups, s'extasieront en racontant à leurs petits qu'on a tué plus de quatre-vingt gendarmes à la Roquette.
Et les petits, qui auront déjà le respect du gendarme, ouvriront de grands yeux et diront, ainsi que pour la Bastille : « C'est bien beau, père, d'avoir pu tuer quatre-vingts gendarmes ! »
Et le père ne leur dira pas que ces gendarmes étaient sans armes et avaient affaire à des milliers de forcenés !

La mort de Lecomte et de Thomas fera les frais des mêmes veillées républicaines.
« Un autre jour, racontera une vieille barbe échappée de Nouméa, nous primes deux généraux ! » Et les petits tressailleront encore d'orgueil, ignorant qu'on prit ces généraux par surprise et qu'on les égorgea froidement comme deux bouefs qu'on mène à l'abattoir.

Et c'est ainsi que se font, que se perpétuent les légendes de la République.
Toute fête de la République rappelle un crime, car il n'y a pas un jour, un mois de l'année, qui n'aient été souillés ou ensanglantés dans le passé.
Mais on jette des fleurs dessus, on hisse des drapeaux pour détourner les regards des pavés rougis ; on verse du vin à larges flots, car le vin et sang sont de la même couleur, et on cache les cadavres sous des monceaux de veau rôti et de salade.

Fêtez, fêtes vos anniversaires, démagogues ! parmi les plus odieux, celui-ci est le plus odieux.
Et vous avez eu le triste courage de prendre cette date pour assembler l'armée, pour la fêter, pour lui donner ses drapeaux !
Le jour où l'on massacra les invalides de l'armée, vous établissez une fête militaire.
Le jour où le sang innocent coula, vous établissez une fête patriotique.
Oh ! vous aurez beau vous réjouir, les râles des mourants domineront, à travers les années, vos chants joyeux.
Les têtes sanglantes portées au bout des piques se dresseront plus haut que vos girandoles.
Les hontes d'un passé funèbre étouffent les joies factices du présent.
On se souvient, et, se souvenant, on a peur pour l'avenir.
Voilà pourquoi votre fête n'est pas la fête française, n'est pas la fête de tous, n'est pas la fête patriotique.
Toute autre date choisie par vous, démagogues et révolutionnaires, nous eût trouvés froids et indifférents.
Mais celle-ci, nous la repoussons avec indignation, car cet anniversaire du 14 est l'anniversaire d'une infamie sanglante !

Le Pays, 15 juillet 1880.



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C'était un 19 Juillet
Evènement : En 1870, la France déclare la guerre à la Prusse suite à la dépêche d'Ems.

Naissance de : Edgar Degas, peintre français (1834-1917).

Décès de : Pétrarque, poète et humaniste italien (1304-1374).

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