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Le socialisme et l'affaire Dreyfus

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Modifié : 26/12/2016 à 13h46


Quelques jours après « J'accuse... ! » de Zola, la plupart des députés socialistes de la Chambre signèrent une proclamation enjoignant leurs électeurs de ne pas entrer dans une « guerre civile » interne à la bourgeoisie. L'antisémitisme de la période est également dénoncé comme un piège du capitalisme et du cléricalisme destiné à détourner la colère du peuple contre le seul capitalisme juif afin de « sauver l'ensemble du Capital ». Jaurès se rangera progressivement après dans le camp dreyfusard, devenant une figure isolée dans son camp.


Manifeste du groupe socialiste parlementaire.

Au prolétariat,

Depuis que l'agitation se développe autour de l'affaire Dreyfus, l'obscurité s'épaissit sans cesse et les hommes de bonne foi cherchent péniblement leur route. Avant tout, le prolétariat socialiste a besoin de clarté. Sur le fond même de l'affaire Dreyfus, nous n'avons pas qualité pour nous prononcer. Dans la société d'aujourd'hui où tant de forces s'exercent contre la vérité et le droit, il nous est impossible de reconnaître le principe, l'autorité de la chose jugée ; mais nous n'avons aucune raison particulière de repousser ou de suspecter, au fond, les jugements particuliers rendus dans cette affaire. Avant-hier encore, nous soutenions de notre vote un ancien ministre de la guerre qui réclamait la production immédiate d'un document capable, selon lui, de confondre d'un coup les défenseurs de Dreyfus et d'établir la culpabilité de celui-ci.

C'est la majorité ministérielle, majorité de centre et de droite, qui s'y est opposée. Pour nous, sans parti-pris sur le fond des choses, nous ne réclamons que la lumière.

Pourquoi donc l'affaire Dreyfus a-t-elle pris des proportions si vastes ? C'est qu'elle est devenue le champ de combat de deux fractions rivales de la classe bourgeoise, de deux clans bourgeois : les opportunistes et les cléricaux. Opportunistes et cléricaux sont d'accord pour duper et mater la démocratie. Ils sont d'accord pour tenir le peuple en tutelle, pour écraser les syndicats ouvriers, pour prolonger par tous les moyens le régime capitaliste et le salariat et pour assurer à une classe, privilégiée, la leur, l'exploitation effrénée du travail et du budget.

Mais ils se querellent pour le partage des bénéfices sociaux, et ils se disputent l'exploitation de la République et du peuple, comme ces clans barbares qui s'entendent pour piller et se battent ensuite autour du butin. L'affaire Dreyfus a fourni aux deux clans le prétexte du combat. D'un côté, les cléricaux, brusquement rapprochés du pouvoir par la trahison des républicains, tournent autour des places et des émoluments avec une convoitise aiguisée par quinze ans de jeûne. Ils voudraient exploiter la sentence de trahison rendue contre un juif pour disqualifier tous les juifs, et avec eux, tous les dissidents, protestants ou libres-penseurs. Ils écarteraient ainsi tous leurs rivaux des hautes fonctions administratives et judiciaires, des hauts emplois, des hauts grades, des hauts traitements, et la France serait livrée tout entière, comme une proie, à la bourgeoisie cléricale. Elle serait livrée aussi à cette noblesse chrétienne, famélique et décavée, qui courtise les juifs, parade à leurs fêtes, danse à leurs bals, et, entre deux valses et deux emprunts, médite d'étrangler avec un nœud de corde sa dette et son créancier. Tous ces hommes, détournant les mots de leurs sens vraiment national, crient : « La France aux Français ! » Cela signifie pour eux : « La France à nous, et à nous seuls ! Toute la proie pour nos dents longues ! »

Voilà la tactique, voilà l'intérêt des cléricaux bourgeois.

De l'autre côté, les capitalistes juifs, après tous les scandales qui les ont discrédités, ont besoin, pour garder leur part de butin, de se réhabiliter un peu. S'ils pouvaient démontrer, à propos d'un des leurs, qu'il y a eu erreur judiciaire et violence du préjugé public, ils chercheraient, dans cette réhabilitation directe d'un individu de leur classe et d'accord avec leurs alliés opportunistes, la réhabilitation indirecte de tout le groupe judaïsant et panamisant. Ils iraient laver à cette fontaine toutes les souillures d'Israël. Et de même que les cléricaux couvrent d'un beau zèle patriotique et national leurs misérables convoitises, les opportunistes et judaïsants s'essaient à une résurrection politique et morale en invoquant le droit sacré de la défense, les garanties légales dues à tout homme. Belles paroles et belle doctrine ! Certes, le prolétariat qui doit défendre à la fois ses hauts intérêts de classe et le patrimoine de la civilisation humaine qu'il gérera demain, ne doit pas être insensible à l'injustice, même si elle frappe un membre de la classe ennemie.

Non, il n'y est pas insensible. Mais il n'est pas dupe. Il sait que les mêmes hommes, les Yves Guyot, les Trarieux, qui invoquent aujourd'hui le droit humain, ont violé contre les salariés toutes les garanties légales qu'ils réclament pour Dreyfus. Il sait que, sous Trarieux, garde des sceaux, Calvignac a été rendu inéligible par un jugement annoncé par le préfet deux mois avant la sentence conforme des juges. Et quand nous entendons les opportunistes et les modérés protester aujourd'hui contre les périls du huis-clos, nous avons le droit de leur dire : « Ce huis-clos, funeste, en effet, et mortel à toute justice, vous-mêmes, dans les lois scélérates, vous l'avez organisé contre vos adversaires politiques et sociaux. Vous ne vous apercevez du péril que quand c'est un des vôtres qui est frappé. »

Et si nous leur disons cela, ce n'est pas pour nous dérober à notre devoir de justice et de protestation. Nous avons combattu contre le huis-clos des lois scélérates. Nous avons combattu contre le huis-clos diplomatique qui soustrait à la France la connaissance des engagements pris en son nom. Nous combattons de même et aussi rigoureusement le huis-clos militaire, suppression de toute garantie et de tout contrôle. Toujours fidèles à nous-mêmes, nous surtout, nous avons le droit de protester.

Citoyens,

Dans la lutte convulsive des deux fractions bourgeoises rivales, tout est hypocrisie, tout est mensonge.

Ils mentent, les cléricaux, quand ils appellent patriotisme leur honteux appétit des places et des traitements.

Ils mentent, les opportunistes, quand ils invoquent, pour se sauver, le droit humain, violé par eux, la veille, contre vous.

Haut les cœurs, citoyens, au-dessus de cette ignominieuse mêlée !

Prolétaires, ne vous enrôlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise ! Ne vous livrez pas à ces possédants, rivaux d'un jour, commensaux du même privilège, convives échauffés et gloutons qui se prennent de querelle dans le banquet et qui, demain, se réconcilieront contre vous, si vous forcez la porte de la salle ! Entre Reinach et de Mun gardez votre liberté entière !

Oui, gardez votre liberté entière ; mais surtout déjouez et brisez les pièges qui, dans la confusion de cette lutte et l'obscurité de toute cette affaire, sont tendus au prolétariat. Les habiles de la réaction veulent exploiter le désordre d'esprit de l'heure présente pour faire de l'anti-sémitisme un moyen de diversion et pour mettre le pouvoir militaire au-dessus de la République. Voilà le péril immédiat, plus pressant tous les jours. Aveugle qui ne le voit pas ! Traître qui ne le dénonce pas !

A coup sûr, beaucoup d'hommes dans le peuple et surtout dans la petite bourgeoisie, ayant vu les banquiers et les hommes d'affaires juifs mêlés à tous les scandales, s'imaginent, en combattant la puissance juive, combattre avant tout le capital. Ceux là sont des socialistes qui commencent. Mais les chefs de l'anti-sémitisme, ceux qui tiennent la spécialité anti-juive, s'efforcent, en concentrant sur le seul capital juif, toutes les colères, toutes les défiances du peuple et de la petite bourgeoisie, de sauver l'ensemble du Capital : la finance cléricale, le grand patronat catholique, les grands seigneurs terriens.

Citoyens,

Il vous sera aisé de couper court à cette manœuvre.

A quoi servirait aux écrasés, aux exploités, le remplacement des capitalistes juifs par les capitalistes chrétiens ? Nous, socialistes, nous ne distinguons pas entre le capitalisme juif et le capitalisme chrétien. Le même jour et par la même loi, le prolétariat souverain expropriera au profit de la nation et des producteurs le juif Rothschild de ses banques et de ses chemins de fer, le clérical Chagot, le jésuite Reille, le rallié Schneider, de leurs mines et de leurs hauts fourneaux, Rességuier, Motte et Harmel de leurs usines, le marquis de Mortemart et le duc de la Rochefoucauld des vastes domaines où les paysans subissent encore la loi des nobles. Arrière ceux qui distinguent entre les oppresseurs de la classe ouvrière, entre les exploiteurs du travail !

Si un homme, devant vous, s'élève contre le capitalisme juif, vous lui demanderez : « Voulez-vous exproprier Schneider, Chagot et La Rochefoucauld comme Rothschild ? » S'il vous dit : oui, il est des vôtres. S'il vous dit non, ou s'il ne répond pas, il n'est qu'un intrigant misérable qui ne sert pas le peuple contre ses ennemis, mais une partie des privilégiés contre l'autre. Cette équivoque antisémite, suprême refuge du capitalisme menacé, vous la dissiperez.

Vous briserez aussi la monstrueuse équivoque militaire que cherchent à créer les ennemis de la République. Sous prétexte de défense nationale et d'honneur de l'armée, la réaction veut habituer la France républicaine à s'incliner, comme devant une idole intangible, devant l'oligarchie des grands chefs militaires. Non, nous ne confondons pas l'armée nationale, la grande armée, vaillante et saine, faite de la chair et du sang du peuple, avec les états-majors recrutés par les jésuites et que la longue lâcheté du pouvoir civil a rendus irresponsables. C'est servir la patrie que de dénoncer, sous la leçon des faits, les réactionnaires et les incapables. Ils ne peuvent mettre en mouvement les forces de la France, parce qu'ils méconnaissent la force première, l'esprit des temps nouveaux, et ils sont militairement incapables parce qu'ils sont politiquement et socialement réactionnaires.

En vain nous opposerait-on qu'une dictature militaire n'est pas à craindre à l'heure même où la haute armée laisse apparaître, malgré elle, ses faiblesses, ses tares, ses conflits d'ambition. Mais c'est précisément parce que, à la Chambre, les patrons réactionnaires des grands chefs ont l'audace, en pleine débâcle morale, de réclamer des lois de silence et de répression contre les républicains qui dénoncent leurs fautes, que le mal est plus grave et que toute hésitation serait un péril mortel.

Citoyens,

Sus à vos ennemis, à tous vos ennemis ! Ne vous laissez pas diviser par des mots d'ordre incomplets et contradictoires. Poussez votre triple cri de guerre : Guerre au capitalisme juif ou chrétien, guerre au cléricalisme, guerre à l'oligarchie militaire !

Pendant que la bourgeoisie, malgré l'unité de son intérêt de classe, est disloquée par des rivalités de clans ; pendant que vous assistez avec mépris à cette discordante agonie qui fait grimacer l'une contre l'autre les deux moitiés de la figure bourgeoise, gardez-vous contre toute diversion, gardez-vous de toute désunion. Tenez-vous prêts, puisque les fautes des gouvernants la mettent en péril, à défendre la République elle-même.

Contre le Capital, contre le Dogme et le Sabre, groupez-vous et combattez en pleine clarté pour la République sociale !

Ont signé les députés socialistes présents (1) :

E. Baudin, Antide Boyer, Carnaud, Chassaing, Chauvière, Chauvin, Coutant, Couturier, Dejeante, Gabriel Deville, Faberot, Gérault-Richard, Girodet, Goujat, Paschal Grousset, Groussier, Jules Guesde, Clovis Hugues, Jaurès, Lavy, Millerand, Renou, Rouanet, Sauvanet, Sembat, colonel Sever, Toussaint, Turigny, Vaillant, Pierre Vaux, René Viviani, Walter.

(1) 19 janvier 1898.

ZÉVAÈS Alexandre, Le socialisme en France depuis 1871, Paris, E. Fasquelle, 1908, pp. 278-284.



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