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La Saint-Barthélémy vue par un protestant


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Modifié : 23/08/2014 à 17h11


Maximilien de Béthune, duc de Sully, ministre de Henri IV, avait 12 ans lors du massacre de la Saint-Barthélémy, faisant alors ses études à Paris. De confession calviniste, il échappa au massacre grâce à la protection du principal de son collège et raconta l'épisode dans ses Mémoires.

Je m'étais couché la veille de bonne heure. Je me sentis réveiller, sur les trois heures après minuit, par le son de toutes les cloches, et par les cris confus de la populace. Saint-Julien, mon gouverneur, sortit précipitamment avec mon valet de chambre pour en savoir la cause, et je n'ai jamais entendu parler depuis de ces deux hommes, qui furent sans doute immolés des premiers à la fureur publique. Je demeurai seul à m'habiller dans ma chambre, où je vis entrer, au bout de quelques momens, mon hôte pâle et consterné. Il était de la religion [protestante], et ayant entendu de quoi il s'agissait, il avait pris le parti d'aller à la messe pour sauver sa vie, et garantir sa maison du pillage ; il venait pour me persuader d'en faire autant, et m'emmener avec lui. Je ne jugeai point à propos de le suivre. Je résolus d'essayer à gagner le collège de Bourgogne, où je faisais mes études, malgré la distance de la maison où je demeurais à ce collège : ce qui rendait ce dessein assez périlleux. Je me revêtis de ma robe d'écolier, et, prenant une grosse paire d'heures sous mon bras, je descendis. Je fus saisi d'horreur, en entrant dans la rue, de voir des furieux qui couraient de toutes parts, et enfonçaient les maisons en criant : tue, tue, massacre les huguenots ; et le sang que je voyais répandre sous mes yeux redoublait ma frayeur. Je tombai au milieu d'un corps-de-garde, qui m'arrêta. Je fus questionné ; on commençait à me maltraiter, lorsque le livre [de prières catholiques] que je portais fut aperçu heureusement pour moi, et me servit de passe-port. Je retombai deux autres fois dans le même danger, dont je me tirai avec le même bonheur. Enfin j'arrivai au collège de Bourgogne : un péril bien plus grand encore m'y attendait. Le portier m'ayant deux fois refusé l'entrée, je demeurais au milieu de la rue à la merci des furieux, dont le nombre ne faisait qu'augmenter, et qui cherchaient avidement leur proie, lorsque je m'avisai de demander le principal de ce collège, nommé Lafaye, homme de bien et qui m'aimait tendrement. Le portier, gagné par quelques petites pièces d'argent que je lui mis dans la main, ne me refusa pas de le faire venir. Cet honnête homme me fit entrer dans sa chambre, où deux prêtres inhumains, à qui j'entendais faire mention des Vêpres Siciliennes, essayèrent de m'arracher de ses mains pour me mettre en pièces, disant que l'ordre était de tuer jusqu'aux enfans à la mamelle. Tout ce qu'il put faire fut de me conduire très-secrètement dans un cabinet écarté, où il m'enferma sous la clef. J'y demeurai trois jours entiers, incertain de mon sort, et de recevant de secours que d'un domestique de cet homme charitable, qui venait de temps en temps m'apporter de quoi vivre. Au bout de ce terme, la défense de tuer et de piller ayant enfin été publiée, je fus tiré de ma cellule [...].

Maximilien de Béthune, duc de Sully, Mémoires du duc de Sully, tome I, Paris, Etienne Ledoux, 1822, pp. 50-52.




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