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Les idées d'un grand patron à la fin du XIXe siècle


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Modifié : 31/12/2013 à 19h42


Henri Schneider s'entretient ici avec un Jules Huret, journaliste du Figaro, en 1892.

Le capital ! Le capital ! continua M. Schneider, mais il existe depuis que le premier homme des vieilles civilisations a construit sa première maison ! Il lui a fallu pour cela des économies, c'est-à-dire un capital, car pendant qu'il mettait les pierres les unes sur les autres, il n'allait pas à la chasse, et pourtant il lui fallait vivre : il avait donc des provisions de côté ! C'est cela le capital ! [...]

Mais comment peut-on empêcher la formation du capital privé ? Ou plutôt que veut dire cette différence entre capital privé et capital social ? Est-ce que le capital n'est pas déjà social ? Est-ce que tout l'argent qui circule ne retourne pas aux ouvriers ? Tenez, j'ai un million en louis d'or, dans le tiroir que voici, en belles piles ; bon ! Je veux faire bâtir une usine, n'est-ce pas ? J'appelle un millier d'ouvriers, des ingénieurs, et, au bout d'un an, mon usine est bâtie. Mais où est mon million de beaux louis ? Tous les jours j'ai payé les journées de tout ce monde, et mon capital privé, comme vous l'appelez, est devenu capital social ! [...]

[Interrogé à propos de l'inégalité sociale]
Le pape a dit à cet égard tout ce qu'il y avait à dire ; je trouve que sa dernière encyclique est une vraie merveille de sagesse et de bon sens. Il y explique que le patron a des devoirs à remplir vis à vis de ses salariés, et c'est vrai... Je vous le répète, ici, nous faisons tout ce que nous pouvons... [...]
[Les crises sont] un mal nécessaire, on n'y peut absolument rien ! La production dépend de la mode, ou d'un courant dont on ne peut prévoir ni la durée ni le développement. Un exemple : sous l'Empire, on portait des crinolines. Eh bien ! les usines qui s'installèrent pour fabriquer des cercles d'acier se sont vues, le jour où la mode a changé, surchargées de produits et avec un outillage devenu tout à fait inutile. De même, il y a quelques années, lorsque Mr de Freycinet, étant ministre des Travaux Publics, voulait créer partout des chemins de fer, une foule de métallurgistes se sont mis à produire et à surproduire des rails et tout ce qui est du matériel de traction. Mr de Freycinet a disparu, et tous les travaux faits à l'avance sont restés pour compte aux producteurs ! Aujourd'hui, tout est au militaire, on ne fait que des canons en acier et des plaques de blindage ; demain, ce mouvement peut s'arrêter pour une cause ou pour une autre, qu'aujourd'hui nous ne pouvons pas prévoir. Donc : pléthore sur le marché, arrêt du travail, chômage forcé, fatal !
- Oui, dis-je, saisissant la balle au bond, avez-vous pensé à l'éventualité d'un désarmement au point de vue de votre industrie ?
Mr Schneider répondit :
- Oh ! Ce serait un grand malheur, je ne sais pas ce qu'on ferait. Puis, après une courte réflexion :
- Après tout, il y aurait peut-être équilibre. Les cinq cent mille hommes que nous nourrissons, vous et moi, à ne rien faire, se trouveraient sans emploi, ils viendraient faire la queue à la porte des usines, offrir leur bras au rabais ; ça ferait baisser les salaires, et nous n'aurions plus à payer les vingt sous par jour qu'ils nous coûtent à chacun ! [...]

- L'intervention de l'Etat ?
- Très mauvaise ! Très mauvaise ! Je n'admets pas du tout un préfet dans les grèves ; c'est comme la réglementation du travail des femmes, des enfants ; on met des entraves inutiles, trop étroites, nuisibles surtout aux intéressés qu'on veut défendre ; on décourage les patrons de les employer et ça porte presque toujours à côté.
- La journée des huit heures ?
- Oh ! Je veux bien, dit Mr Schneider, affectant un grand désintéressement, si tout le monde est d'accord, je serai le premier à en profiter car je travaille moi-même plus de dix heures par jour ... Seulement, les salaires diminueront, ou le prix des produits augmentera, c'est tout comme ! Au fond, voyez-vous, la journée des huit heures, c'est encore un dada, un boulangisme. Dans cinq ou six ans, on n'y pensera plus, on aura inventé autre chose. Pour moi, la vérité, c'est qu'un ouvrier bien portant peut très bien faire ses dix heures par jour, et qu'on doit le laisser libre de travailler davantage, si ça lui fait plaisir.
- En résumé, que croyez-vous qu'il soit bon de faire, étant donné la situation présente ?
- L'encyclique ! Lisez l'encyclique ! C'est tout à fait cela ! Et c'est très amusant de voir M. de Mun, qui se dit catholique et qui obéit au Pape quand il s'agit de devenir républicain, se mettre en dehors des prescriptions pontificales pour devenir socialiste ! ...

Jules Huret, « La Question sociale. Capitalistes et prolétaires. Au Creusot », Le Figaro, n°219, (6 août) 1892, p. 1.




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