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La révolte des Bonnets rouges (1675)



En 1675, au cœur du règne de Louis XIV, éclate la plus grande révolte anti-fiscale et anti-seigneuriale avant les troubles pré-révolutionnaires des années 1780. L'introduction de nouveaux impôts sur fond de difficultés économiques provoque la colère d'une grande partie des citadins et paysans bretons, surnommés « Bonnets rouges » (du fait de leur signe de ralliement). Ces révoltés, qui expriment leurs revendications dans des Codes, ne voient aucune de leurs revendications suivie d'effet, malgré l'ampleur de la rébellion. La répression féroce ramène la Bretagne au status quo.


La Bretagne en 1675


En 1675, la Bretagne sort d'une longue période de prospérité. Le prix du froment a augmenté jusque dans les années 1650 alors que la France connaissait une stagnation. A partir des années 1660-1670, la courbe du prix s'inverse, indiquant un renversement de la conjoncture. Le même phénomène s'observe pour les offrandes aux fabriques de paroisse : à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, les offres baissent, révélant les difficultés économiques des paroissiens. En août 1671, le duc de Chaulnes, gouverneur de la Bretagne depuis un an, écrit à Colbert pour l'informer de « la nécessité dans laquelle est réduite cette province [...] par le peu de commerce des vins et par le peu de débit des toiles (le tiers de ce qui s'y faisait auparavant) »

C'est alors que le Bretagne est en difficulté que sont mis en place de nouveaux impôts. Louis XIV est en guerre contre les Provinces-Unies depuis 1672 ; cette guerre, qu'il imaginait courte, s'allonge ; et une coalition antifrançaise s'est formée autour de l'empereur du Saint-Empire. La fiscalité s'alourdit pour répondre à l'effort de guerre.

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Exemple de papier timbré.
En avril 1674, un édit ordonne que tous les actes judiciaires et notariaux soient désormais rédigés sur papier timbré aux fleurs de lys, avec généralement une taxe d'un sol la feuille (le tarif pouvant varier selon la nature et le format de l'acte). De fait, le prix de la juridiction s'élève. Quelques-mois plus tard, l'édit du 27 septembre 1674 réserve la vente de tabac au roi, lequel prélève 20 sous sur chaque livre de tabac. Les habitants se voient interdire sa vente au profit de la Ferme et la vente est interrompue momentanément pour être réorganisée. Dans le même temps, un édit oblige à marquer les pièces d'étain à raison d'un sol par pièce. Ces nouvelles taxes heurtent autant les citadins que les ruraux qui, pourtant, étaient alors sous-imposés par rapport au Français moyen ; le mécontentement gronde face à la brutalité fiscale.


De la révolte des villes à la révolte des campagnes


La phase urbaine


L'étincelle est constituée par les troubles occasionnés le 26 mars par la population bordelaise en réaction aux édits relatifs à la vente du tabac et le marquage de l'étain : le 3 avril, l'émotion gagne Rennes et des mutins pillent et brûlent aux cris de « Vive le roi sans gabelle ». Après un moment de calme de près d'une quinzaine de jours, les citadins pillent les bureaux de tabac, de la marque d'étain, du papier timbré le 18 avril. Les troubles s'étendent à Saint-Malo le 19 avril et à Nantes le 23 avril. Le 3 mai, les troubles regagnent à nouveau Rennes où a lieu l'attaque d'un bureau de papier timbré.

Louvois, ministre d'Etat, écrit à Molac le 9 mai que « Le roi est résolu de faire un grand exemple qui contiendra les habitants à l'avenir. » Des troupes arrivent à Nantes le 3 juin, puis entrent à Rennes le 9 juin, violant les privilèges de la ville qui l'exemptait du logement des gens de guerre. Les 9, 10 et 11 se produit une nouvelle flambée de violence avec le siège du manoir épiscopal où se trouve alors le duc de Chaulnes. Le départ des troupes ramène le calme. Le 17 juillet à Rennes un bureau du papier timbré est néanmoins à nouveau attaqué.

La phase rurale


A partir de juin, la révolte embrase les campagnes de la Basse-Bretagne et se dirige autant contre les nouveaux impôts que contre les exigences seigneuriales. Les troubles se produisent particulièrement dans les pays de Carhaix, de Pontivy et en Cornouaille. Le 9 juin, la rumeur se répand en Cornouaille que le marquis de Lacoste serait chargé d'introduire la gabelle (taxe sur le sel). Le tocsin sonne à Châteaulin et trente paroisses prennent les armes. Le marquis, attaqué et blessé à l'épaule, promet de faire révoquer les édits et se réfugie à Brest d'où il revient aussitôt sur ses paroles. Le même jour, 2000 paysans armés mettent le feu à une aile du château de La Boixière. Durant tous les mois de juin, juillet et août, les Bonnets rouges (qui est leur signe visible de ralliement, bien que certains portent un bonnet bleu) sèment la terreur, attaquant châteaux et manoirs, pillant les bureaux du papier timbré, massacrant des gentilshommes.

Dans le pays de Poher (région de Carhaix), les révoltés se rangent derrière Sébastien Le Balp, notaire de Cleden-Poher. Le Balp et sa troupe mènent diverses exactions autour de Carhaix et de Pontivy, incendiant bureaux, demeures et châteaux, destructions accompagnées d'assassinat. Les 11 et 12 juillet, les Bonnets rouges mettent le feu au château de Kergoët, du marquis Toussaint de Trévigny, lequel se montrait particulièrement dur avec les paysans. Début septembre, alors que des troupes royales sont en route, Le Balp est tué par surprise d'un coup d'épée par le gentilhomme Claude de Montgaillard, au château de Tymeur, alors qu'il tentait de le rallier, ainsi que son frère, à sa cause.


Le Code paysan


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La chapelle N.-D. de Tréminou (source wikipédia, photo de Manfred Escherig)


Le 2 juillet 1675, en plein Pays Bigouden (Sud de la pointe de la Bretagne), dans la chapelle Notre-Dame de Tréminou, des paysans se retrouvent pour tenir une assemblée et rédiger un Code (sorte de cahier de doléances) en français (connu par des copies, l'original ayant disparu). Le texte, adopté par quatorze paroisses, est destiné à être « lu et publié aux prônes des grandes messes et par tous les carrefours et aux paroisses et affiché au croix qui seront posées » (article 14 dudit Code).

Les trois premiers articles témoignent d'un souci d'apaisement, avec l'élection de représentants, la mise à bas des armes et la « défense de faire sonner le tocsin ». L'article 4 demande l'abolition des droits de champart et de corvée : le champart est alors l'impôt seigneurial le plus lourd, pouvant aller jusqu'à 20 % de la récolte. L'article 5, original, demande des mariages mixtes entre gentilshommes et roturiers des paroisses pour que règne la concorde. L'article 6 demande l'abolition de la gabelle (alors que l'impôt n'existe pas en Bretagne !), l'article 10 du papier timbré. L'article 8 revendique la distribution gratuite de tabac pendant la messe, financée par les impôts. L'article 9, novateur, réclame que « les recteurs, curés et prêtres, seront gagés pour le service de leurs paroissiens, sans qu'ils puissent prétendre aucun droit de dîme, novale, ni aucun autre salaire pour toutes leurs fonctions curiales », c'est-à-dire que les prêtres soient salariés et qu'ils ne puissent en échange plus prélever la dîme ou réclamer de droits, ce qui ne manque pas de faire penser à la future Constitution civile du clergé (1791).

D'autres Codes paysans, moins connus que celui de Notre-Dame de Tréminou, sont rédigés. Il faut souligner que dans aucun d'entre eux le régime politique n'est remis en question, ni même l'appartenance de la Bretagne au royaume de France, trait caractéristique des révoltes antifiscales de l'époque moderne (aucune contestation profonde des institutions, cf. François Hincker, Les Français devant l'impôt sous l'Ancien Régime).


La fin de la révolte


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Le duc de Chaulnes.
Aucune de ces revendications n'est prise en compte. Le duc de Chaulnes, établi au Port-Louis, pacifie la région à l'aide de renforts militaires. La répression est terrible et, symboliquement, les clochers des paroisses frondeuses sont démolis. Les principaux responsables de la sédition sont jugés et mis à mort, tels Laurent Le Quéau et Alain Le Moign (deux des meneurs lors du pillage du château de La Boixière). Le Balp, pourtant mort, n'échappe pas à la justice : en octobre 1675, le cadavre est déterré et symboliquement exposé devant le château de Montgaillard, avant d'être traîné sur une claie la face contre terre, rompu et exposé sur une roue.

Le 18 août 1675, le duc de Chaulnes écrit au gouverneur de Morlaix que « les arbres commencent à se pencher sur les grands chemins du costé de Quimperlé du poids que l'on leur donne ». Mme de Sévigné, proche du gouverneur, dit à sa fille dans une lettre du 24 septembre que les Bas-Bretons, « s'attroupent quarante, cinquante par les champs, et dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux et disent mea culpa, c'est le seul mot de français qu'ils sachent ».

Le 12 octobre, le duc de Chaulnes entre à Rennes à la tête de plus de 6000 soldats, et, quatre jours plus tard par ordre du roi, le Parlement, accusé d'avoir pactisé avec les émeutiers, est transféré à Vannes pour sanction (il y reste jusqu'en 1690). La troupe, logée dans la ville, se livre à des exactions contre les habitants ; le marchand rennais Duchemin note dans son journal que tous les soldats ont tellement « vexé les habitants qu'ils ont jeté de leurs hôtes et hôtesses par les fenêtres après les avoir battus et excédés, ont violé des femmes, lié des enfants tous nus sur des broches pour les vouloir faire rôtir, rompu et brûlé leurs meubles, démoli les fenêtres et vitres des maisons, exigé grandes sommes de leurs hôtes, et commis tant de crimes qu'ils égalent Rennes à la destruction de Hierusalem ».

Une amnistie générale est finalement accordée par le roi à la province le 5 février 1676. La révolte, bien que brève dans le temps (quelques mois), marque durablement les esprits. Il reste après les troubles des marques de la répression comme le clocher démantelé de l'église du Lambour à Pont-l'Abbé. A Combrit, les habitants ne retrouvent leur clocher qu'en 1775, après enquête des autorités locales. Lors de la Révolution, les régions révoltées sont celles qui adhèrent aux idées révolutionnaires et où les vocations sacerdotales sont les plus rares. La mémoire de cette révolte restera vivace comme en témoignent, en 2013, les manifestants bretons contre l'écotaxe, arborant le bonnet rouge.


Bibliographie :
CORNETTE Joël, Histoire de la Bretagne et des Bretons, tome 1, Paris, Seuil, 2005.
GARLAN Yvon, NIÈRES Claude, Les Révoltes bretonnes. Rébellions urbaines et rurales au XVIIe siècle, Paris, éditions sociales, 1975.
HINCKER François, Les Français devant l'impôt sous l'Ancien Régime, Paris, Flammarion, 1971.

Vidéo : Bonnets rouges, une révolte rurale en Bretagne (Canal U).





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