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Le scandale de Panama (1892-1893)




Grand scandale politico-financier de la fin du XIXe sicle, l'affaire du Panama claboussa la fine fleur du rgime rpublicain au travers des parlementaires et ministres de la majorit et faillit faire vaciller le rgime. Au cur de ce scandale, la Compagnie universelle du canal interocanique de Panama, fonde par Ferdinand de Lesseps, le Grand Franais ralisateur du canal de Suez. En difficult financire, elle acheta les votes d'une centaine de parlementaires ainsi que les bonnes grces de la presse afin d'attirer l'pargne des Franais. Sa liquidation en 1889 amena la ruine de dizaines de milliers d'pargnants. La presse nationaliste et antirpublicaine se fit leur porte-voix pour dnoncer les coupables, tandis qu'opportunistes et radicaux en profitrent pour rgler des comptes politiques.


L'chec d'un projet pharaonique


A la fin des annes 1870, Ferdinand de Lesseps, le Grand Franais qui pera le canal de Suez de 1859 1869, veut rditer son exploit en Amrique. Le percement d'un canal au Panama permettrait aux navires de passer de l'Atlantique au Pacifique sans avoir faire le grand contournement par la pointe sud de l'Amrique. Il fonde le 20 octobre 1880 une Compagnie au capital de 300 millions de francs destin assurer la construction du canal interocanique. Le canal doit suivre le chemin de fer du Panama, reliant les deux ocans. Les dpenses ont t largement sous-values et la fivre jaune conjugue au climat causent de nombreuses pertes humaines. Les emprunts habituels ne suffisant plus, la Compagnie envisage en 1885 le lancement d'un emprunt lots afin d'attirer les pargnants (emprunt avec des rmunrations supplmentaires par voie de loterie). Ce type d'emprunt ncessite une autorisation lgislative et une propagande trs importante en direction de la presse.

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Travaux de percement du canal de Panama (collection Sirop).


Pour convaincre les dputs, la Compagnie s'adjoint deux distributeurs de fonds : Cornlius Herz, le baron Jacques de Reinach et son agent mile Arton. Les pots-de-vin parviennent vaincre les rticences du gouvernement et des parlementaires (une centaine ont t corrompus) et la loi est vote sur rapport d'Henri Maret le 28 avril 1888. Le 9 juin, la loi est promulgue. Mais entre temps, le public a eu vent des difficults techniques du projet du canal (avancement des travaux, ravages de la fivre jaune, ...) et se montre rticent. Sur les 720 millions demands, la Compagnie n'en reoit que 254 grevs par les frais d'mission et le remboursement des avances bancaires. C'est la droute : court d'argent, la Compagnie doit dposer le bilan. Le 2 fvrier 1889, la dissolution est prononce et un liquidateur nomm par le tribunal de la Seine. Les actionnaires et obligataires, dont les crances montent 1.335.000 francs, sont pour beaucoup ruins ; regroups en une association, ils adressent au Parlement ptitions sur ptitions. En juin 1890, sur demande des dputs Le Provost de Launay et Gauthier de Clagny, la Chambre renvoie au ministre de la Justice une ptition des actionnaires et obligataires. Le gouvernement, au courant de la corruption des parlementaires et de l'utilisation d'une partie de l'argent de la Compagnie des fins inavouables (contre le boulangisme) ne donne pas suite.


La rvlation du scandale par La Libre Parole


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Ferdinand de Lesseps.
Le samedi 3 septembre 1892, le numro de La Libre Parole, quotidien antismite fond et dirig par douard Drumont, annonce une srie d'articles sur les Dessous du Panama. Le 6 parat le premier article sign Micros, pseudonyme de Ferdinand Martin. Celui-ci, ancien banquier de Nyons maintenant sans le sou, auparavant agent de la Compagnie du Panama, a t notamment charg d'organiser les campagnes de ptitions adresses aux Chambres en faveur de la loi autorisant l'mission d'obligations lots. 45.000 francs ont t mis sa disposition par la Compagnie afin qu'il persuade une dizaine de dputs de voter l'mission d'obligations lots. Maintenant qu'il est ruin, il cherche se venger de la direction de la Compagnie. Pour faire durer le suspense, un article est publi tous les deux jours. Ferdinand Martin alias Micros commence en dcrivant brivement le fonctionnement de la Compagnie puis dnonce les liens de Marius Fontane, secrtaire gnral de la Compagnie, avec la finance juive, citant le banquier Jacques de Reinach. Les ingnieurs et entrepreneurs de la Compagnie, comme Eiffel, sont galement accuss. Martin expose les tricheries de la Compagnie et la corruption de la presse paye par Fontane pour vanter les ralisations de la Compagnie. partir du quatrime article viennent les dnonciations: les opportunistes et radicaux Freycinet, Rouvier, Floquet, Bahaut, Barb, Gomot, Thvenet, Granet mais aussi d'anciens boulangistes tels que Laguerre, Naquet, Saint-Martin et Laisant sont nomms. Martin ne dit pourtant pas tout, ne citant jamais le nom de Cornlis Herz, vritable intermdiaire avec Jacques de Reinach entre la Compagnie et les hommes politiques influents.

La campagne de La Libre Parole a pour consquence d'acclrer la procdure judiciaire qui tranait en longueur du fait du mauvais vouloir du pouvoir qui n'avait rien gagner d'un dballage public. Le 10 septembre, le procureur gnral Quesnay de Beaurepaire remet son dossier sur l'affaire du Panama au ministre de la Justice. De son ct, La Libre Parole se fait menaante, affirmant qu'elle n'a pas vid tout son sac, mais en ralit le journal n'a plus grand chose dire.

Le 3 novembre 1892, Drumont se rend la maison d'arrt de Sainte-Plagie pour y tre incarcr suite une condamnation pour diffamation dans une autre affaire. Dans sa cellule, il reoit la visite de Louis Andrieux, homme politique rpublicain et ancien prfet de police. Emissaire du banquier Jacques de Reinach, il propose au directeur de La Libre Parole de cesser ses attaques contre Reinach en change de nouvelles informations sur le scandale du Panama. Drumont accepte. En ralit, Andrieux, d'accord avec Clemenceau, cherche dans cette affaire discrditer les opportunistes au profit des radicaux. A partir du 8 novembre, La Libre Parole publie de nouvelles dnonciations sur la base des informations d'Andrieux, certaines notes tant de la main mme de l'ancien prfet de police. Le plan d'Andrieux se complique nanmoins avec l'entre en scne de La Cocarde renseigne par Herz et Ernest Constans (ancien ministre de l'Intrieur). Le journal dnonce les radicaux compromis dans le scandale et attaque Jacques de Reinach.

Le 15 novembre, le ministre de la Justice donne l'ordre Quesnay de Beaurepaire d'envoyer les citations comparatre aux prvenus. Les citations sont notifies aux prvenus le lundi 21 novembre au matin. La veille, le banquier Reinach s'est donn la mort. La journe mme du 21, l'ex-boulangiste Jules Delahaye interpelle le gouvernement et obtient la constitution d'une commission d'enqute parlementaire prside par Henri Brisson. Les jours suivants, les dnonciations se poursuivent dans La Libre Parole: Charles Sans-Leroy, Antonin Proust, Bernard Bral, Freycinet, ... La distillation des rvlations entretien un climat de peur dans le monde politique: qui sera dans la prochaine fourne?


Le procs du Panama


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Le Grelt, 4 dcembre 1892. De gauche droite : Henri Brisson, Jules Delahaye, Edouard Drumont.


Devant la commission, Delahaye doit avouer qu'il n'a aucune preuve matrielle mais affirme qu'on en trouverait dans les papiers de Jacques de Reinach. Seulement, la police a nglig de poser des scells chez le suicid, ni d'ailleurs d'autopsier ce dernier. La commission rclame l'autopsie et la communication des dossiers de l'instruction, ce qui est refus par le prsident du Conseil Loubet au nom de la sparation des pouvoirs. La Chambre, sous pression de l'opinion, ne le suit pas et refuse la confiance par 304 voix contre 110 : le ministre Loubet dmissionne. Un nouveau ministre est constitu le 5 dcembre par Ribot, ressemblant beaucoup au prcdent. Entre temps, une nouvelle dcouverte est faite : une perquisition effectue chez le banquier Thierre a permis de dcouvrir vingt-six chques tirs par Reinach pour un total de prs de 3,4 millions de francs. Les deux plus gros chques ont t endosss par Cornlius Herz, deux autres par les snateurs Albert Grvy (frre de l'ancien prsident) et Lon Renault ; les autres par des intermdiaires dont un intime de Rouvier, alors aux Finances. Le ministre dmissionne ; quant Herz, pass en Angleterre, il ne peut tre interrog. Le 16 dcembre, Charles de Lesseps (fils de Ferdinand), Fontane et Cottu (membre du conseil d'administration de la Compagnie) sont arrts et conduits la prison de Mazas.

Thierre livre ensuite la commission d'enqute les talons des vingt-six chques de Reinach, permettant d'identifier les vritables bnficiaires surnomms les chquards . Le gouvernement engage des poursuites contre cinq dputs (Maurice Rouvier, Emmanuel Arne, Jules Roche, Antonin Proust, Henri-Joseph Dugu de la Fauconnerie) et cinq snateurs (Lon Renault, Albert Grvy, Franois Thvenet, Eloi Bral, Paul Devs). Un de ces dix parlementaires a t prsident du Conseil (Rouvier), cinq ont t ministres, tous, sauf Dugu de la Fauconnerie, appartiennent la gauche rpublicaine ! Le 20 dcembre, la leve de l'immunit parlementaire est vote. Entre temps, Andrieux revient de Londres o il a rendu visite Herz ; il ramne une photographie d'une note dicte par Reinach o il est question d'une somme de 1.340.000 francs rpartie entre 104 dputs par Arton. Des dputs chquards , on en connait certains. Qui sont les autres ? Les suppositions vont bon train.

Du 10 janvier au 9 fvrier 1893 se tient le procs des administrateurs de la Compagnie de Panama devant la premire chambre de la Cour d'appel de Paris ; Ferdinand et Charles de Lesseps sont condamns cinq ans de prison (le pre ne sera pas incarcr en raison de son ge), Fontane, Cottu et Eiffel deux ans. Du 9 au 23 mars, c'est au tour de cinq parlementaires corrompus d'tre jugs devant la Cour d'assises de la Seine. Les accuss se dfendent, affirmant avoir touch des sommes correspondant des oprations financires rgulires, sauf Charles Bahaut qui s'effondre : Dans une heure de folie, je suis tomb l'oubli de mon devoir. J'en demande pardon mon pays et la Rpublique. La Cour d'assises rend son verdict le 22 mars. La preuve n'ayant pas t fournie que la Compagnie a achet des votes, tous les accuss sont acquitts sauf Bahaut qui a avou (il est condamn cinq ans de prison et 750.000 francs d'amende), son associ Blondin et Charles de Lesseps. Les autres parlementaires souponns reprennent leurs places la Chambre des dputs ou au Snat au milieu des applaudissements de la majorit rpublicaine.

L'affaire du Panama n'a pourtant pas fini de faire des victimes : les hommes au pouvoir sont dconsidrs aux yeux de l'opinion. En aot et septembre 1893 se tiennent les lections lgislatives qui voient l'mergence d'une nouvelle gnration d'hommes politiques. Beaucoup de sortants sont battus dont Clemenceau du fait de ses liens passs avec Cornlius Herz. 190 lus sont nouveaux, soit un tiers de la Chambre. Autre consquence de l'affaire : l'accentuation de l'antismitisme n du krach de l'Union gnrale (1882) et de la publication de La France juive de Drumont (1886), Reinach, Herz et Arton tant de confession juive. L'antismitisme devient un thme politique porteur et Drumont, travers La Libre Parole, dresse le portrait d'une Rpublique manuvre par les juifs. Quant au canal du Panama, il sera finalement perc par les Etats-Unis qui achteront en 1898 la concession de la Nouvelle Compagnie du Panama. Il sera inaugur en 1914.


Bibliographie :
Jacques CHASTENET, Cent ans de Rpublique, tome II, La Rpublique des rpublicains. 1879-1893, Paris, Tallandier, 1970.
Grgoire KAUFFMANN, douard Drumont, Paris, Perrin, 2008.



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C'tait un 24 Septembre
Evnement : En 1853, la Nouvelle-Caldonie est proclame colonie franaise par le contre-amiral Febvrier Despointes.

Naissance de : Louis-Joseph Charlier, homme politique franais (1754-1797).

Dcs de : Ppin le Bref, roi des Francs (715-768).

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