Dans le précédent article, nous avons conté la fabuleuse histoire de celui qui servit tour à tour les différents gouvernements que connut la France de la fin du XVIIIème siècle jusqu'au début du XIXème. L'histoire, commencée alors que Charles-Maurice était encore jeune ecclésiastique plein de vie et d'enthousiasme, plein d'entrain et grand séducteur, va donc s'achever dans cette seconde partie avec la mort du prince de Bénévent, fatigué des maux de sa longue vie mais certain d'avoir accompli un énorme service à sa patrie. Mais avant d'en arriver là, à voir le prince de Talleyrand-Périgord allongé sur son lit en train de tendre ses mains pour y recevoir les ultimes onctions, il nous faut d'abord reprendre le cours de sa vie, et ce au moment où le Directoire s'effondre et le Consulat s'installe.
Bonaparte ne tient nullement à se lancer dans une nouvelle guerre ; il a besoin d'une longue période de paix pour rebâtir l'édifice de l'Etat sérieusement lézardé. « Je ne veux pas faire la guerre, reconnaît-il, mais j'aime mieux la faire plus tôt que plus tard ». Cette paix, le Citoyen Ministre Talleyrand la propose au chancelier d'Autriche Thugut dès le 7 avril 1800. L'Autriche, qui occupait Nice, espérant rallumer la guerre en Allemagne et faire sous peu son entrée à Strasbourg, hausse les épaules. Le gouvernement impérial austro-hongrois sait fort bien que le Directoire a laissé les armées républicaines dans un dénuement effroyable et quelques mois ne suffiront pas à améliorer une aussi catastrophique situation.
Bonaparte décide de rejoindre l'armée dite « de réserve ». Il se doute qu'en son absence les intrigues ne tarderont pas à se renouer -et que Talleyrand sera évidemment l'un des tout premiers à retourner sa veste. « S'il se passe quelque chose, déclare Napoléon à Cambacérès, je reviendrai comme la foudre ! »
Avec sa prudence habituelle, Talleyrand se tourne du côté de Sieyès et les victimes du 18 Brumaire dans la finalité de peser les chances de chacun de revenir au pouvoir. Car si Bonaparte est vaincu, il faut penser à l'avenir. D'abord au sien, bien-sûr... Puis à celui de la Nation. Talleyrand, les traits impassibles (il ne dévoilait jamais ses ressentiments et ses émotions), encourage du bout des lèvres chacun des complots mais pas au point de se compromettre. Il dénonce à Bonaparte les intrigues royalistes et laisse arrêter par « M. le Ministre de la Police Générale », le nommé Joseph Fouché, les agents « soldés par l'Angleterre ». Sans douté poussé par l'intérêt, Talleyrand fournit à l'étranger quelques informations. Bonaparte passe sur bien des choses car les flatteries de Talleyrand sont réalisés avec tant de raffinement que le Consul, même en n'y croyant guère, les accepte.
Le 19 février 1901, pour la signature du Traité de Lunéville, Charles-Maurice de Talleyrand donne une grande fête à Neuilly. Il recommence le 8 juin avec magnificence (concerts, chœurs et ballets) toujours à Neuilly, en l'honneur du roi et de la reine d'Etrurie, Bourbons qui par la grâce de Bonaparte, vont régner sur la Toscane. Et plus Talleyrand voit Napoléon essayer de redresser le pays, vidé, affaibli, exténué des multiples efforts quémandés par la Révolution française et la guerre, plus il lui voue une réelle admiration. D'ailleurs il le reconnaîtra plus tard : « J'aimais Napoléon ; je m'étais attaché même à sa personne malgré ses défauts ; à son début, je m'étais senti entraîné vers lui par cet attrait irrésistible qu'un grand génie porte avec lui ; ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi craindrais-je de le dire ? Je me réjouis de sa gloire et des reflets qui en rejaillissaient sur ceux qui l'aidaient dans sa noble tâche ».
Avec une grande impatience, Napoléon Bonaparte attend la signature du Traité de Lunéville. Talleyrand reçoit enfin le document et se rend tranquillement au Palais des Tuileries pour expédier les affaires courantes. On parle de choses et d'autres...
Le travail une fois achevé, Talleyrand tend à Bonaparte un papier.
« Maintenant, je vais vous faire un grand plaisir. Le texte est signé, le voici...
- Comment ! Vous aviez le traité et vous ne m'en disiez rien ?
- Vous ne m'auriez pas écouté sur le reste. Quand vous êtes heureux, vous n'êtes plus abordable ! »

Le baron de Vitrolles nous raconte comment Charles-Maurice agissait avec ses collaborateurs : « Quand on lui apportait l'oeuvre demandée, il la lisait avec attention. S'il n'en était pas pleinement satisfait, il repliait le papier et le remettait à l'auteur : 'Ce n'est pas cela' ou 'Ce n'est pas encore cela', ou bien 'Ce n'est pas encore tout à fait cela', sans autre explication. Il fallait deviner jusqu'à ce qu'on obtint le dernier triomphe : 'C'est cela !'»
Talleyrand l'explique lui-même : « Il vaut mieux remettre à demain ce que l'on ne peut faire aujourd'hui bien et facilement... Dans les affaires importantes, le reproche de lenteur contente tout le monde ; il donne à ceux qui le font un air de supériorité, et à celui qui le reçoit l'air de la prudence ».
Charles-Maurice délègue les affaires quotidiennes à ses différents services. La plupart de ses rapports, de ses lettres, sont elles-mêmes copiées par ses conseillers. Ainsi, un jour, Napoléon dira : « Je reçois bien trop de rapports de Durand et compagnie... » (Durand étant l'un des collègues de Talleyrand).
La diplomatie de Talleyrand se serait difficilement accommodée des procédés de transmission modernes. Il aime s'exprimer par sous-entendus, ce qui ne doit pas toujours faciliter les échanges de vues. Lorsqu'il se confiait, ainsi que le rapportera Vitrolles, c'était « le sel le plus fin de la conversation d'autrefois... de ce temps où la conversation était encore tout l'emploi de l'esprit ». Il fait rarement de longs discours et, avec une manière inimitable, il émaille ses récits de mots brillants ou caustiques.
La mort du duc d'Enghien a été directement proposée à Napoléon par le futur prince Talleyrand. La proposition fut approuvée par Napoléon qui déclara : « Sur ce point de vue-là, Talleyrand s'est comporté en fidèle ministre, et jamais je ne lui ai fait de reproches là-dessus. » L'Empereur déchu écrira alors ceci à Sainte-Hélène, 10 jours avant sa mort, sur son testament : « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que c'était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins dans Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même ». Bien que Bonaparte en engage toute la responsabilité, la mort du duc d'Enghien est avant tout imputable à M. de Talleyrand qui avait proposé au Premier Consul de donner un exemple.

Lorsque le sacre de Napoléon Ier a lieu le 2 décembre 1804 en la cathédrale Notre-Dame à Paris, Talleyrand n'est plus dans ses fonctions ecclésiastiques depuis fort longtemps. S'il conserve sa signature d'antan (il continuera à signer : « Monseigneur l'ex-évèque d'Autun » sur ses papiers officiels), il n'exerce plus aucune profession au sein de l'Eglise Catholique. Lui qui avait auparavant juré de rester fidèle à Dieu et au Clergé dans un serment solennel (ça ne sera jamais que le premier de 13 serments...) a « abandonné » ces derniers mots. Et ce ne sont pas les multiples rodomontades de ses supérieurs hiérarchiques qui l'auront rappelé aux ordres. Est-ce pour cela que Pie VII, le Pape de l'époque, digne représentant de la Chrétienté, manque s'évanouir quand il apprend que c'est ce grossier personnage, ce Talleyrand, qui essuiera les onctions ? Il crie au sacrilège et Sa Grande Magnificience, l'Empereur Napoléon, riant sous cape, décide de remplacer Charles-Maurice par le grand aumônier : « C'est un manque de tact qu'il faut réparer ! » déclare-t-il à ce sujet.



Après le couronnement de Napoléon, Talleyrand, comme à son habitude, continue d'expédier les affaires courantes. Ce qui ne l'empêche pas de continuer sa vie de séducteur et de grand joueur ; ainsi, il aime bien, une fois reposé de son dur labeur (« dur » est un grand mot car il répartie la somme de travail à chacun de ses employés), se rendre le soir venu chez des ami(e)s pour parler politique, à la fois de tout et de rien, et jouer au whist, son jeu fétiche.
Toujours plongé dans les intrigues politiques, il accepte, si les Alliés le payent à un bon prix (souvent des sommes incroyablement élevées) de minimiser leur sort lors des traités. Ainsi, lorsqu'après la fabuleuse Bataille des Trois Empereurs (Austerlitz le 2 décembre 1805), Talleyrand est chargé des négociations pour le Traité de Presbourg, il diminue sensiblement la sanction imposée à l'Autriche ; ce à quoi Napoléon dira à son chargé des Affaires Etrangères : « Vous m'avez fait à Presbourg un traité qui me gêne beaucoup ». Sa Majesté l'Empereur aurait voulu bien davantage encore.
Talleyrand cessera de soutenir Napoléon lorsqu'il verra -avec beaucoup de regrets- que ce dernier transplante les intérêts de sa famille sur ceux de l'Europe. Selon Talleyrand, ce népotisme ne peut faire de l'Europe qu'un château de cartes qui finira tôt ou tard par s'écrouler.
Talleyrand joue encore de très importants rôles comme à Tilsit, où il est en charge des négociations franco-russes. Cependant son rôle décline peu à peu, et Metternich, ambassadeur autrichien en France, déclarera un jour : « Talleyrand n'a plus que le titre de Ministre des Relations Extérieures ; en fait, c'est l'Empereur Napoléon qui dirige tout désormais ». A Exfurt, en 1808, Talleyrand n'a plus aucune influence sur son maître car Napoléon traite directement, seul à seul, avec Alexandre Ier le tsar de toutes les Russies. Erfurt où Talleyrand exhortera le tsar à refuser toutes les propositions de l'Empereur des Français. Charles-Maurice, perdant progressivement les faveurs de Napoléon (le guêpier espagnol conseillé par Talleyrand, ses multiples trahisons...), perd son titre de Grand Chambellan en 1808, et tombe en disgrâce en 1809.
Le 27 janvier de la même année, Napoléon convoque Talleyrand à son cabinet des Tuileries. Il le réprimande sévèrement, l'abreuve d'injures, l'inonde d'un torrent d'invectives. Il déclare, voulant toucher 'au coeur' le personnage :
« Vous ne m'aviez pas dit que votre femme était l'amante du duc de San Carlos ?
- En effet, Sire, répond Talleyrand, mais je n'avais pas pensé qu'un tel rapport pût intéresser la gloire de Votre Majesté et la mienne. »
Et finalement, constatant que les injures et les outrages glissent sur le personnage de Talleyrand comme la pluie sur un toit d'ardoise, l'Empereur lui lance l'injure finale :
« Oh ! tenez, vous êtes de la merde dans un bas de soie ! »
Talleyrand blêmit. Il s'incline, sort de la pièce et déclare à un des valets de l'antichambre :
« Mon Dieu ! quel dommage qu'un si grand homme soit cependant aussi mal élevé ! »
En sortant des Tuileries, Talleyrand murmure à l'un de ses compagnons : « Il est des choses que l'on ne pardonne pas ».
Talleyrand va passer sans vergogne dans le camp des ennemis de la France ; il ne pardonnera effectivement jamais ce que lui a lancé Napoléon Ier. Charles-Maurice sert alors totalement les coalisés contre son maître qu'il déteste. Mais même s'il le fait désormais principalement à cause de la fameuse insulte de Napoléon, il n'en oublie pas pour autant de quémander de l'argent pour ses services aux coalisés. Ainsi, lors d'une discussion avec un jeune marquis, Charles-Maurice lance :
« L'argent, monsieur le marquis, est une chose qui dévoile tous les secrets et qui calme toutes les consciences, à condition qu'il y en ait beaucoup.
- Et lequel des deux, prince, est le plus embarrassé ? Celui qui offre, ou celui à qui l'on offre ?
- Dans l'un et l'autre cas, monsieur, tout dépend de la somme. »
Hambourg, pour ne pas être annexé à l'Empire Français, a versé à Talleyrand une somme de 4 millions de francs. Talleyrand fait semblant de ne pas remarquer la mauvaise humeur impériale. Voici ce qu'il écrit à la grande-duchesse Elisa, le 26 juillet 1811 : « L'Empereur me reçoit de temps en temps avec bonté. Je crois qu'intérieurement il rend justice à ma reconnaissance inaltérable dans la confiance dont il m'a honoré si longtemps, ainsi qu'au profond attachement que je conserverai toujours pour sa personne et pour sa famille. »
Talleyrand, sans doute, n'est plus ministre mais il touche 333 000 francs de traitement comme vice-Grand-Electeur, 130 000 pour la principauté de Bénévent, 130 000 encore comme pension attachée au Grand Cordon de la Légion d'Honneur, soit trois millions de nos anciens francs.
Fin 1811, lorsque la guerre entre l'empire napoléonien et celui des tsars devient inévitable, Talleyrand continue son double jeu. Le 12 octobre de la même année, il se rend en grande tenue au Palais des Tuileries pour s'incliner devant le berceau du petit Roi de Rome qui est alors âgé de six mois et demi, et que l'on appelle déjà « Sire » et « Votre Majesté » ! Talleyrand, évidemment, est celui qui donne le plus facilement ces titres au petit roi. Ce qui ne l'empêche nullement le prince de Bénévent de prédire : « Tout cela finira par un Bourbon ! »
Napoléon connaît une partie des sentiments de Talleyrand ; il connaît sa grande hypocrisie. Et pourtant, à la suite d'une longue conversation avec celui-ci à Trianon, il s'exclame : « Vous êtes un diable d'homme : je ne puis éviter de vous parler de mes affaires ni m'empêcher de vous aimer. »
Charles-Maurice, lorsqu'il parle à son collègue Fouché, ne cesse pourtant de répéter : « Le retour des Bourbons est un principe : tout le reste est une intrigue ».
Le 15 décembre 1812, Napoléon, vaincu, regagne les Tuileries en compagnie de Caulaincourt. Il sait qu'il a mené « une malheureuse campagne ». Il va dès lors consacrer ses nuits et ses journées à forger une nouvelle Grande Armée : « J'ai les moyens de réparer mes fautes ». Mais le tsar, ses forces ayant repris du poil de la bête, s'apprête à faire déferler ses divisions, ses cossacks, sur l'Europe napoléonienne. Talleyrand, lui, s'amuse sur la défaite de Russie en ridiculisant sa tête du turc favorite : « On a exagéré nos pertes. On annonçait que tout le matériel était perdu. Et voici que l'on apprend le retour du duc de Bassano ! »
En apprenant l'ampleur de la catastrophe, Fouché sourit en lui-même et prédit : « L'Empereur est perdu ».
Un retour à la monarchie devient de plus en plus probable. Ce qui amuse Talleyrand qui ne cesse de penser au zèle dont fit preuve son collègue Fouché pendant la Terreur : en effet, Fouché était allé jusqu'à forcer des monarchistes à creuser leurs propres tombes... Lors d'une discussion entre lui et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, ce dernier lance, en pensant sans doute au rôle de son collègue pendant la Terreur :
« Dites-moi Fouché, ces temps-ci ne vous semblent pas trop dur ? »
Le 1er janvier 1814, Blücher franchit le Rhin -et plus au sud, la frontière de l'ancienne France est envahie. Le royaliste Joseph de Maistre déclare : « Le monstre est à terre ! » Vers avril 1814, l'Empereur abdique et est exile à l'île d'Elbe. Talleyrand prend alors le pouvoir de sa propre autorité et couronne lui-même Louis XVIII -sans doute par flagornerie. Le nouveau roi envoie Charles-Maurice à Vienne où les coalisés se partagent l'Europe. Il s'agit, pour Talleyrand, de jouer sur les divisions inter-alliées pour sauvegarder à la France la plus grosse part possible. Dans une réunion de tous les ministres d'Europe, un tumulte s'élève. Metternich a en effet donné lecture d'un projet concernant l'ajournement de l'ouverture officielle du Congrès au 1er novembre. Talleyrand l'admet, mais demande qu'à l'endroit où il est dit que l'ouverture officielle sera ajournée au 1er novembre, on ajoute : « et sera faite conformément aux principes du droit public ». Hardenberg, qui n'a rien entendu, s'étonne de voir ses collègues gesticuler comme des fous furieux... Humboldt le met au courant. Le délégué prussien devient alors quasi-menaçant, frappe de son poing la table et hurle véritablement, car sa surdité l'empêche de s'entendre lui-même :
« Non monsieur... Le droit public, c'est inutile ! Pourquoi dire que nous agirons selon le droit public ? Cela va sans dire.
- Si cela va sans dire, répond calmement Talleyrand, cela ira encore mieux en le disant ! »
Humboldt tombe des nues :
« Mais que fait ici le droit public ?
- Il fait que vous y êtes... »
Talleyrand manœuvre habilement au Congrès de Vienne : la France est certes pratiquement ramenée à ses frontières de 1791, devant renoncer à des territoires de langue française comme la Savoie et la Belgique et aussi de langue italienne comme le comté de Nice annexés par la France avant l'aventure napoléonienne, mais elle restait cependant plus vaste qu'avant 1789, car elle conservait Mulhouse, quelques principautés lorraines, une partie de la Sarre et du Palatinat et Avignon avec le Comtat Venaissin ainsi que le pays de Montbéliard.
Elle pouvait aussi conserver tous les objets d'arts acquis durant le règne napoléonien.
Talleyrand obtient la participation de la Suède, de l'Espagne et du Portugal aux réunions des grands, qui lui permet alors d'obtenir des alliés face aux coalisés.
Il s'allie à Metternich pour soutenir le maintien d'un royaume de Saxe, contrecarrant ainsi les ambitions de la Prusse, en contrepartie de l'annexion par la Prusse de la Rhénanie (ce qui désormais fait de la Prusse le voisin immédiat de la France).
Il signe aussi, le 3 janvier 1815, avec l'Autriche et le Royaume-Uni un traité secret destiné à contrer la Russie et la Prusse en Allemagne.
Malheureusement, le retour de Napoléon sur le trône de France pendant la période des Cent-Jours fera échouer les projets de Talleyrand et les conditions signées après la seconde abdication de l'Empereur seront, malgré les efforts de notre ministre, plus défavorables à la France encore que la première fois.
Après Waterloo, toute dernière bataille de l'Empereur des français, Talleyrand revient encore une fois au pouvoir. Encore en tant que ministre des Affaires Etrangères. Talleyrand réussit même à préserver son collègue Fouché de la haine des Bourbons. Bien qu'il ne manque vraiment jamais une occasion de l'égratigner. Ainsi, lorsque quelqu'un fait remarquer à Charles-Maurice que « M. Fouché, duc d'Otrante, a le plus grand mépris pour l'espèce humaine », Talleyrand réplique : « Cela s'explique bien aisément ; cet homme s'est beaucoup étudié ».
Mais bien vite, le roi prend vis-à-vis de Talleyrand une certaine distance et soulève un problème d'étiquette. Il lui offre de « reconnaître dans sa personne le prince de Bénévent et de lui accorder en France le rang de prince étranger ». Charles-Maurice répond : « J'ai l'honneur d'être français, je ne renoncerai à ce titre pour aucun autre ».
Le mardi 5 juillet 1821, Paris apprend la mort de Napoléon Ier à Sainte-Hélène -un décès déjà vieux de deux mois.
« Ha ! quel bien triste événement ! s'exclame Mme Crawford devant Talleyrand.
- Ce n'est plus un événement, c'est une nouvelle, madame ».
Talleyrand continue ostensiblement son travail pour remettre la France au premier rang sur le continent européen. Mais Charles X arrive au pouvoir, « Charles X que Dieu nous a donné pour roi », comme disent les prélats. Charles-Maurice assiste au sacre -mais il a l'habitude de cela puisque cela fait déjà son quatrième. Déjà, il pense à qui succèdera au roi ; comme le dit souvent M. de Talleyrand-Périgord : « Il faut bien penser à l'avenir ! »
Déjà, le mécontentement grandit et gronde -d'ailleurs, la monarchie n'est plus aussi bien vue qu'on le croit. En effet, lorsque Napoléon était à l'Ile d'Elbe, ne pouvait-on pas entendre certains Parisiens murmurer : « L'Empereur avait raison de vouloir étriper ces gens-là » ? Les Parisiens en colère avaient été si nombreux à jeter leur cocarde blanche, que les égouts s'en étaient un jour trouvés bouchés.
Il est probable que le prince de Bénévent avait, en nouveau Machiavel, prédit en fin visionnaire la chute de la branche aînée des Bourbons et l'avènement de la branche cadette. « Quand les choses ne vont pas comme on le comprend, ajoute-t-il, le mieux est d'attendre et d'éviter d'y penser ».
Mais la chute de Charles X l'entraînerait peut-être aussi : n'est-il pas considéré par certains comme une momie ? Lui-même sent bien, quelquefois, le poids de ses soixante-quatorze années. Chateaubriand l'a stigmatisé, même : « En vieillissant, Talleyrand tourne à la tête de mort ». Inutile de dire que ce dernier lui répondra... (« Chateaubriand ? Il croit qu'il devient sourd parce qu'il n'entend plus parler de lui ! »).
Quelques années après, Charles X se laisse glisser sur une terrible pente qui est celle du despotisme. Mais le roi répète ceci :
« Je ne veux pas monter en charrette comme mon frère... Un roi qu'on menace n'a de choix qu'entre le trône et l'échafaud !
- Sire, dit Talleyrand, vous oubliez la chaise de poste ! »
En tout cas, Talleyrand se prépare à la tombée des rideaux ; ainsi qu'il l'explique discrètement à la famille du duc d'Orléans : « La branche aînée est perdue. Gardez-vous de donner votre fils -le duc de Chartres- en mariage à Mlle de Berry. Séparés, vous pourrez arriver. Réunis, vous serez chassés avec eux ».
La place est maintenant libre pour Louis-Philippe. Le 2 août, Charles X abdique. Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord prête serment au fils du régicide Philippe-Egalité.
« Ce ne sera jamais que mon treizième serment, après tout... murmure « le vieux Talley ».
- Mais comment faîtes-vous, prince ? Les régimes passent sans vous ébranler !
- Ho ! mon Dieu sire, je vous prie de croire que je n'y suis absolument pour rien ! Seulement, j'ai en moi quelque chose d'inexplicable qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent ! »
Dès le départ, Talleyrand annonce la couleur. Mais Louis-Philippe n'avait pas l'intention de négliger M. de Talleyrand.
A Douvres, le 24 septembre, les canons de la forteresse tonnent et une garde d'honneur présente les armes en l'honneur de Talleyrand. Le prince se souvient encore que 36 années auparavant, il avait été expulsé d'Angleterre et signalé comme un indésirable : quelle revanche aujourd'hui ! Le lendemain, il entre à Londres, salué par les acclamations traditionnelles de la foule. On l'acclame en dépit du chapeau rond orné d'une gigantesque cocarde tricolore, qu'il n'arborera d'ailleurs guère longtemps. Le soir même, il rend visite à Wellington en habit brodé et rutilant de plaques.
Talleyrand convainc le vainqueur de Waterloo de soutenir la nouvelle dynastie, « à condition que l'on ne fasse pas de folies » -la condition est de Wellington. Il doit à présent remettre en place l'ambassadrice de Russie, la princesse de Liévin, qui s'exclame :
« On aura beau dire et beau faire, ce qui vient de se passer en France est une flagrante usurpation !
- Vous avez bien raison, madame. Seulement, ce qui est à regretter, c'est qu'elle n'ait pas eu lieu seize ans plus tôt comme le désirait et le voulait l'empereur Alexandre, votre maître. »
Mais à présent, Talleyrand n'est plus sur le devant de la scène ; et il est beaucoup trop vieux pour continuer ses petites affaires. Il se retire donc. Il en profite pour écrire ses Mémoires -au nombre de quatre tomes- et tirer un bilan de sa vie. Talleyrand y altère les faits ; il ment même abondamment.Il s'amuse même un peu de ce monde qu'il s'apprête à quitter : « J'ai été l'homme le plus moralement discrédité qui existât en Europe depuis quarante ans. Et j'ai toujours été tout-puissant dans le pouvoir ou à la veille d'y rentrer : étrange chose que la politique... » Le 2 février 1837, il a 83 ans et à nouveau, Talleyrand se sent las. L'hiver est rude et, comme l'écrit Mme de Dino, « le froid est son plus mortel ennemi ». En grand acteur de la scène de l'Histoire, il a quitté son public, mais il lui faut maintenant quitter le monde. Ce n'est pas tout d'avoir du savoir et du savoir-vivre, il faut aussi du « savoir-mourir », pour employer une expression de Mme de Staël.
Il meurt le 17 mai 1838. Il désire être inhumé à Valencay dans la chapelle Saint-Maurice de la maison de charité. Le Tout-Paris de la cour et de la ville assiste au service funèbre célébré le mardi 22 mai en l'église de l'Assomption. Sur le corbillard, tiré par des cheveux caparaçonnés de noir aux larmes d'argent, tous peuvent lire : « Re que Diou ! »
Ce Dieu en lequel il ne croyait pourtant pas. Jusqu'à la fin, Talleyrand aura été un personne complexe, un personne attirant sur lui à la fois tous les répulsions mais aussi toutes les fascinations. Un homme ambigü, prêt à toutes les manoeuvres de couloir pour rester au pouvoir et servir son intérêt ; cependant, il faut aussi se souvenir qu'il aura aussi servi la France.
Pour conclure, voici une anecdote à ne point oublier : avant que le cercueil ne fût recouvert de son enveloppe de marbre, une vitre permettait de voir la tête du prince de Bénévent ; une tête parfaitement embaumée d'ailleurs. Lors de l'embaumement « à l'égyptienne », confié au pharmacien Nicard de la rue Duphot, on avait oublié d'enfermer dans un vase d'argent le cerveau de Talleyrand. Ce cerveau qui pendant tant d'années, avait dirigé la France d'une manière sublime, qui était à l'origine de tant de piques, de bons mots, de glorieux traités et de tant de traîtrises. Ce cerveau qui aura été l'un des plus intelligents depuis des siècles. Cette cervelle gisait là, sanguinolente, sur le coin d'une table saupoudrée de son.
Hélas, il fallut qu'un valet entre dans la pièce : « Tiens ! ils ont oublié cela ! Qu'en faire ? »
Il y avait bien malheureusement un égout, dans la rue.
« On passe sa vie à dire adieu à ceux qui partent, jusqu'au jour où l'on dit adieu à ceux qui restent » - Talleyrand.
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