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Biographie de Talleyrand : jusqu'au Directoire (1/2)

Auteur : AXELG
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« Je veux que pendant des siècles on continue à discuter sur ce que j'ai été, ce que j'ai pensé et ce que j'ai voulu ». Telle a constamment été l'ambition de M. de Talleyrand-Périgord (1754-1838), prince de Bénévent, ex-évêque d'Autun et Ministre des Affaires étrangères. Avant-goût de nos hommes politiques modernes, on ne peut véritablement le rattacher à aucune période - les ayant quasiment toutes connues ! Servant tous les régimes (qu'ils soient royaliste, républicain, directorial, consulaire, impérial ou provisoire), il manipula son entourage d'une manière extraordinairement subtile ; jouant sur les ambitions de l'un, la vanité de l'autre et les faiblesses du troisième, il se servit de ses relations - publiques et privées - pour assouvir son incontrôlable soif de grandeur... et d'argent. Il impressionne encore aujourd'hui par son esprit visionnaire. Talleyrand est l'un des hommes d'Etat les plus intriguants de l'Histoire de France.


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Présentation du personnage


Son ascendance, sa lignée


La lignée des Talleyrand-Périgord est avant tout de haute noblesse. Les origines de Talleyrand prennent racines à l'époque des Capet - et même bien au-delà puisqu'en effet, il semble que les Talleyrand-Périgord ait un voisinage avec la dynastie carolingienne. La devise de la famille est « Re Que Diou » (Rien que Dieu).

L'origine du nom de famille « Talleyrand » provient du fond des âges : à l'époque, un des ancêtres de Charles-Maurice est surnommé « Tailleran » ou « Talran ». Celui qui taille les rang (des soldats). Car depuis toujours, la famille Talleyrand est attirée par la carrière des armes ; quand ce n'est pas le cas, certains de ses membres s'occupent alors de prêcher la bonne Parole : la voie ecclésiastique, que Talleyrand suivra (dans un tout premier temps).

Son physique


Talleyrand fut, enfant, confié aux soins d'une nourrice demeurant dans les faubourgs de Paris. Vers 4 ans, celle qui devait pourtant veiller sur la santé et la conduite du jeune Charles-Maurice le fit tomber d'une commode. Talleyrand se démet un pied. Plusieurs mois durant, la nourrice n'en souffle pas un mot aux parents de l'enfant. Quand ceux-ci l'apprennent, il est trop tard pour soigner le pied. Et ce pied droit demeurera atrophié, ressemblant selon les dires de la duchesse de Dino « à un sabot tout en chair et terminé par des ongles en forme de griffes ». Talleyrand boîte alors : une partie de sa légende venait de naître. Adolescent puis devenu jeune adulte, il saura à peu près marcher sans appui. Mais il en aura besoin plus tard - à son grand regret.

Talleyrand, né au milieu du XVIIIe siècle, grandit à une époque où les hommes ne sont pas très pourvus en taille. Car la nourriture, la santé et l'hygiène sont bien mauvaises en ces temps-là. Malgré tout, il existe des exceptions. Talleyrand en est une : il mesure en effet la taille - bien grande chez les hommes de ce siècle - de 1m76.

Celui que l'on surnommera plus tard « le Diable boiteux » n'avait cependant rien perdu, au fil des ans, de sa beauté physique. Fort séduisant, il est un homme à femmes. Il les collectionne. Son petit nez retroussé, sa perruque poudrée, ses yeux scrutateurs et son sourire - quand il y en a un - hypnotisant achèvent la séduction de ses multiples contacts. « achèvent » car Charles-Maurice les a auparavant conquis grâce à un instrument dont tout le monde sait plus ou moins se servir : la langue. Et ici, il s'agit de la langue dite de Molière, dont notre homme sait user plus élégamment que tout autre.

Son caractère


Talleyrand possède le don de l'éloquence et maîtrise à perfection de la rhétorique. La langue française est une arme redoutable quand il l'utilise. Mme de Staël a déclaré : « si sa conversation pouvait s'acheter, je me ruinerais ». Napoléon : « C'est le seul avec qui je puisse parler ». Il sera utile de dire quelques mots de la fabuleuse capacité de répartie dont était pourvu l'ex-évêque d'Autun - car il l'a été, lui qui fut à peu près tout, sauf aimé !

Fouché et Talleyrand, on le sait, se haïssaient autant que possible. Joseph Fouché, ministre de la Police Générale, ne manque jamais une occasion d'égratigner l'image de son collègue et celui-ci le lui rend bien !

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Talleyrand ecclésiastique : un bel échec


« Mon épouse, l'église d'Autun » - Talleyrand


Les femmes étaient subjuguées par ce seigneur ecclésiastique qui relevait « à la fois de la femme et du chat » selon les termes de son ami le comte Molé. L'une d'elles a même confié : « Il vous séduisait comme l'oiseau est fasciné par le regard du serpent ». Mais fort heureusement, comme l'expliquait Talleyrand à qui voulait bien l'entendre, « les abbés ont cet avantage pour les femmes qu'elles sont sûres du secret, et que leur amant peut leur donner autant d'absolutions qu'elles font de péchés avec lui »... A l'époque, Charles-Maurice est propriétaire d'une abbaye rémoise qui lui fournit de bons revenus et lui procure une douceur de vivre qu'il ne peut renier même si celle-ci est contraire à ses fonctions religieuses ! Et aux femmes qui lui font remarquer la discipline stricte que lui demande sa fonction, Talleyrand leur fait remarquer : « Ha ! vous parlez de mon épouse, l'église d'Autun ? Allons bon, elle ne bouge jamais de chez elle... »

Au mois de 1780, Talleyrand, qui a 26 ans, est appelé à la charge, déjà promise 5 ans auparavant, d'agent général du clergé, bien qu'il se soit exhibé deux fois, au mois de février 1778, aux côtés du sceptique Voltaire. Mais bien-sûr, cette haute-charge ecclésiastique n'empêche nullement Charles-Maurice de poursuivre sa joyeuse vie de célibataire et de multiplier les succès féminins. En public, il adopte des manières froides, ce qui lui donne un air hautain. Mais c'est surtout son esprit qui lui forge sa réputation.

Ainsi, lorsque Talleyrand se trouve chez le duc de Choiseul, au moment où on annonce la duchesse de N... (Mme de Gramont), Talleyrand ne peut s'empêcher de lancer une boutade. Pour l'anecdote, Mme de Gramont était connue pour ses multiples aventures amoureuses qui faisaient alors grand bruit. Talleyrand, donc, dit :
« Ho, ho !
- J'aimerais bien savoir, monsieur l'abbé, pourquoi lorsque je suis entrée, vous avez dit « Ho, ho ! »
- Point madame, vous avez mal entendu, j'ai dit « Ha, ha ! »

Dès lors, de salons en salons, on ne parle plus que de l'esprit de M. l'abbé de Talleyrand-Périgord.

« M. de Talleyrand est un homme de bien... » - le Roi Louis XVI


Talleyrand, on s'en doute, va se servir des avantages que lui procure sa place d'agent général du clergé pour tisser de bonnes relations. Talleyrand entre en relations avec William Pitt, chancelier de l'Échiquier qui peut lui apprendre bien des choses. Il en est de même pour le duc de Choiseul, l'oncle de son ami Choiseul-Gouffier.
A l'époque - il ne pouvait en être autrement si on désirait être « dans le vent » -, Talleyrand est franc-maçon. C'est le duc de Chartres, le futur Philippe Égalité, duc d'Orléans en 1785, qui est à l'époque le grand maître de la franc-maçonnerie. Charles-Maurice sera élevé à la dignité de chevalier Kadoche et fera partie de plusieurs loges, dont celle des Trente, où sont présents Turgot, Roederer et Condorcet, puis celle des Amis Réunis et celle des Philalèthes, où son ami Mirabeau, bien grand orateur, sera également inscrit. Toutefois, certaines bulles pontificales devaient fort gêner le sieur Talleyrand qui s'est mis en tête d'accéder à la crosse et la mitre. Au printemps de 1788, ce n'est plus la pourpre qui se présente, pour le futur ministre, mais bel et bien la crosse épiscopale.

L'assemblée du clergé, en 1786, avait chargé son président, Arthur de Dillon, archevêque de Narbonne, de recommander l'abbé de Périogord « aux instances de Sa Majesté » pour le premier siège épiscopal à pourvoir. Mais Marboeuf, encore évêque d'Autun, chargé de soumettre au roi les propositions du clergé, raye le nom de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord à cause de ses goûts dépravés ! Talleyrand est déçu mais reprend espoir au mois de décembre 1786 : il est question pour lui de l'archevêché de Bourges. Il écrit ceci à son camarade Mirabeau, qui bientôt jouera un rôle extrêmement important dans la suite des événements nationaux à venir. « C'est une belle place : il y a une administration, et cela me donne nécessairement entrée dans les états. L'archevêque est en apoplexie : on ne croit pas qu'il puisse durer plus de quinze jours ou trois semaines... » Et Talleyrand continue, toujours, de guetter la santé de l'archevêque de Bourges : « Il est plus mal depuis quelques jours ; on dit qu'il s'en va tout à fait. Les remèdes les plus actifs le sont moins que le mal.[...] »

De la voie ecclésiastique à la voie politique


L'archevêque de Lyon disparaît le 2 mai 1788, M. de Marboeuf devient Primat des Gaules, l'évêché d'Autun se trouve ainsi libéré. Talleyrand prie son père d'intervenir auprès du roi - peut-être qu'il saura attendrir le roi avec sa maladie. Maladie qui sera malheureusement la dernière.
« M. de Talleyrand est un homme de bien, déclare Louis XVI ; il est atteint d'une maladie mortelle et puisque sur le point de paraître devant Dieu, il me fait cette demande pour son fils, en m'assurant qu'il est converti, il faut que cette conversion soit, en effet, sincère. »
La mère de Talleyrand essaie d'empêcher la signature du roi : son fils n'a-t-il pas un penchant irrésistible pour les jolies femmes et les cartes, et mène une vie trop décalée pour qu'on puisse en faire un prélat ? « Cela le corrigera ! » affirme le roi, inflexible face à la revendication maternelle.
Et le 2 novembre 1788, le roi, « [...] se promettant qu'il emploiera avec zèle et application tous ses talents pour le service de l'Église, lui a accordé et fait don de l'évêché d'Autun[...] ». Deux jours plus tard, le père de Charles-Maurice rend l'âme et le nouvel évêque d'Autun conduit le deuil avec Alexandre de Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims.

Talleyrand n'est, on s'en doute, guère pressé d'aller prendre possession de son siège épiscopal, bien qu'il adresse à ses diocésains sa première lettre pastorale, « véritable chef-d'oeuvre d'hypocrisie » selon les dires d'A. Castelot. Talleyrand y écrit en latin : « Dieu m'est témoin que je ne cesse de penser à vous... Vous êtes devenus notre douce et unique occupation... »
C'est la politique qui l'oblige à prendre le chemin de son diocèse : les Etats généraux vont se réunir et Talleyrand veut être aux premières loges pour le lever de rideau des Temps nouveaux. Car il convoite un poste : celui de député de l'ordre du clergé.


Les débuts en politique


Les Etats-Généraux


Talleyrand, qui n'a désormais plus que ce but en tête, déploie alors une intense activité pour faire preuve de piété. Il assiste aux offices, arpente ostensiblement le jardin de l'évêché en lisant son bréviaire, si possible lorsqu'il y a foule au-dehors. Il va même jusqu'à annoncer qu'il se retire dans son oratoire pour aller prier et méditer. Il visite les différentes paroisses de sa ville d'Autun mais, étrangement, la dévotion n'est pas suffisamment forte pour le pousser à porter la bonne Parole hors des murs de la ville. La foi a ses limites ; tout comme la détermination de Charles-Maurice. Partout, il expose, perfectionne et développe ses idées politiques à la veille des élections.
Il continue son petit jeu ; un jour, devant le clergé rassemblé, Talleyrand prend la parole pour définir quel doit être selon lui le rôle des prochains États généraux.
Le 1er avril 1789, l'évêque d'Autun propose plusieurs mesures révolutionnaires - la révolution, violente ou pacifique, est avant tout une rupture, pas forcément un soulèvement populaire. Mais la proposition la plus importante, celle qui consiste à détruire sans retour tout espèce de privilège en matière d'impôt, est enlevée par Talleyrand. Sans doute tenait-il trop au maintien de ses propres privilèges. Ce programme hardi et « dans le vent » le fait élire, le 2 avril, comme député du clergé de la province d'Autun. Talleyrand a atteint son but et désormais, plus qu'une seule chose ne lui occupe son esprit : retrouver sa vie d'antan, les jeux d'argent, les femmes !

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Son opinion sur la Révolution française


Voici ce qu'en dit notre Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord : « Pourvu que je restasse Français, tout me convenait. La Révolution promettait de nouvelles destinées à la Nation. J'ai suivi la Nation dans sa marche et j'en courus les chances. Je lui vouai le tribut de toutes mes aptitudes, décidé à servir mon pays pour lui-même, et je plaçai toutes mes espérances dans les principes constitutionnels qu'on se croyait si près d'atteindre. Cela explique pourquoi et comment, à plusieurs reprises, je suis entré, sorti, et rentré dans les affaires publiques, et aussi le rôle que j'y ai joué ». Il considère donc la Révolution française comme un élément positif de l'histoire nationale ; en tout cas, Talleyrand, prenant de plus en plus goût au monde politique, se désintéresse en parallèle du monde religieux. Par ailleurs, notons cette phrase que Talleyrand avait prononcé lorsqu'il avait appris le dessein de ses parents d'en faire un bon homme d'Église : « On me force d'être ecclésiastique, on s'en repentira ! »

Sa conversion au républicanisme


Talleyrand multiplie les coups pour faire croire à un renoncement de ses opinions monarchistes et persuader son entourage qu'il est devenu un farouche républicain. Ainsi, il demande à sa maîtresse, Mme Adélaïde de Flahaut, d'exposer le plus souvent possible des idées républicaines et de faire penser qu'elles viennent de lui. Il lui conseille par la même occasion de lire, lorsqu'elle est entourée, l'Ami du Peuple de Marat. Au mois de novembre, Talleyrand est convié à un souper chez le maire Pétion, avec Robespierre, Brissot, Guadet et Roland, qui lui confient leurs plans. Talleyrand est désormais considéré comme un réel républicain. Charles-Maurice lui-même finit par adhérer aux idées républicaines. « Les monarchistes sont fort sottes gens », finit-il par confier à Mme de Flahaut tandis que les idées républicaines lui apparaissent comme « patriotiques ».

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De l'Amérique... au Directoire


« Quand le peuple est roi, la populace est reine » - Talleyrand


Talleyrand suit donc le cours de la Révolution mais, peu à peu, est dégoûté par la tournure des événements, la violence déployée le répugnant. Il est particulièrement important pour lui de s'éloigner de la France, pays qu'il craint plus que tout à l'heure où les anciens monarchistes se font massacrer les uns après les autres. Se sachant lui-même en grand danger à cause des lettres qu'il a envoyé à Louis XVI et où il lui conseillait (à l'aube de la Révolution) de ne pas hésiter à user de la violence, lettres enfermées dans l'armoire de fer du roi, il choisit de quitter la France. Par chance, Danton fait de Talleyrand son ambassadeur en Angleterre. Satisfait de cette promotion, il part pour le pays anglais où on le reçoit assez froidement.

Talleyrand remet une lettre de M. de Leassard, alors ministre des Affaires étrangères, à William Pitt. Or, on connait les sentiments du ministre anglais à l'égard de la Révolution française :
« Dès que la France aura un gouvernement, dès que ce que vous appelez votre révolution...
- Et vous, monsieur, comment l'appelez-vous ? interrompt Talleyrand en souriant.
- Savez-vous bien, monsieur, que votre sourire me donne envie de vous nier tout net votre révolution... je dis : comme ministre. D'ailleurs j'ai parcouru vos journaux, ceux de votre parti, ceux de vos adversaires, et tous s'accordent à nommer ce grabuge une Révolution. [...] Quant à la Révolution politique, où est-elle ? Quelles en sont les preuves, du moins pour les cours étrangères ? »

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Talleyrand aurait certes pu répondre qu'il suffisait d'attendre. Mais non : il préfère sagement écouter les propos tenus par Pitt sur chacun des hommes politiques français :
« Quant à votre ministre de la Marine... Ah ! pardon, vous n'avez pas de marine !... »

Talleyrand ne jouit d'aucun crédit ; au Ranelagh, les promeneurs s'écartent même au passage des diplomates français « comme si l'on craignait, rapporta l'un d'eux, que l'air même que nous respirions ne fût contagieux ». Aussi Talleyrand, dégoûté, n'aspire qu'à une chose : quitter Londres. Il rentre en France le 15 juillet 1792.

Quelques jours après son retour à Paris, Louis XVI, prisonnier des désordres de la Révolution, est enfermé au Temple. Sans la moindre gêne, Charles-Maurice accepte (et à la demande de son ami Danton) de justifier la déposition du roi auprès des puissances étrangères. Dans son texte, Talleyrand accuse l'ancien roi d'avoir « insensiblement miné la Constitution ». Il va jusqu'à dire que le roi déchu a versé « un or corrupteur avec la plus scandaleuse profusion pour essayer d'éteindre ou d'affaiblir le patriotisme ardent dont il était importuné ». Talleyrand diffame le roi qui lui a pourtant donné son évêché.
Mais pour Talleyrand-Périgord, le pavé de Paris est un peu trop brûlant ! Aussi souhaite-t-il regagner l'Angleterre afin, dit-il, d'y poursuivre sa mission. Il désire un passeport, qui l'empêcherait de se faire considérer comme émigré.
Ses amis sont traqués, mais Talleyrand trouve continuellement des caches nouvelles pour ses amis (en particulier le chevalier de Baumetz). Il les conduit lui-même vers leur asile quotidien en cabriolet, l'un ou l'autre des suspects tapis dans le coffre de la voiture. Les massacres de Septembre incitent Charles-Maurice à renouveler ses démarches ; il fait antichambre chez Danton. Il lui faut faire vite pour ne pas se trouver embarqué malgré lui dans la galère gouvernementale. Il faut gagner Londres, qui est devenu la plaque tournante de l'émigration, et prendre dès que possible le premier bateau pour Douvres ! Enfin, le 9 septembre, il quitte la France « avec toutes les difficultés du monde » racontera-t-il, muni d'un passeport signé par six ministres parmi lesquels Monge, Roland et Danton. Les ministres français notifient sur le passeport que « Maurice Talleyrand se rendait à Londres par nos ordres ». Poussé par la prudence, Talleyrand devient donc à son tour un émigré.

Une vie anglaise


Il rejoint donc la capitale du voisin anglais. Mais l'ouverture aux Tuileries de la fameuse armoire de fer de Louis XVI porte un rude coup au spécialiste du double jeu. Voici établies au grand jour les manœuvres de l'ex-évêque d'Autun offrant le 29 avril 1791 son crédit et ses services au roi, l'assurant de son zèle, lui conseillant de prendre un prêtre non jureur pour aumônier. A la suite de cette découverte, la Convention riposte et décerne contre Talleyrand un mandat d'arrêt. Talleyrand est inscrit sur la liste des émigrés en compagnie de 17 membres de sa famille, dont sa mère. On publie le signalement de Charles-Maurice : « Taille 5 pieds, 3 pouces (un mètre soixante-treize), figure longue, yeux bleus, nez ordinaire un peu retroussé. Talleyrand-Périgord boîte d'un pied, le droit ou le gauche ».

Il s'installe modestement, avec une partie de sa bibliothèque, non loin de Hyde Park à Kensington Square. Bientôt, il apprend le décès de celui auquel il avait jadis juré fidélité : Louis XVI est monté à l'échafaud. Talleyrand exècre alors les révolutionnaires, ainsi que les ultraroyalistes et les Anglais conservateurs qui, tous, lui vouent une haine incommensurable.
Talleyrand déclare un jour : « Je vous donne ma parole que ce me serait un réel plaisir de bien battre tous ces gueux ! »

Mme de Staël, ancienne maîtresse de Talleyrand, reste toujours autant sous le charme de sa conversation. Mais la présence près de Charles-Maurice de Mme de Flahaut doit quelque peu agacer Germaine. Celle-ci demande un jour à son ami :
« Si nous étions tous les deux avec Mme de Flahaut sur un bateau près de chavirer, laquelle de nous deux sauveriez-vous la première ?
- Mais, madame, vous avez l'air de savoir mieux nager que Mme de Flahaut », répond Talleyrand.

A la fin du mois de janvier 1794, un messager d'Etat vient annoncer à Talleyrand qu'en vertu de la loi sur les étrangers, « l'Alien Bill », devant préserver l'Angleterre de la contagion révolutionnaire, M. de Talleyrand-Prégiord devra quitter l'île dans les cinq jours. Talleyrand, considéré comme l'un des plus avancés parmi les libéraux, est pour les Anglais un agitateur en puissance. Où aller ? Sûrement pas en Fance où la guillotine marche à plein régime ! Car les têtes tombent ; celle de Marie-Antoinette, du général Alexandre de Beauharnais (ancien mari de la future impératrice) et même celle de Danton, trahi par ses plus anciens amis.

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En route pour le Nouveau-Monde


Talleyrand choisit comme terre d'exil l'Amérique où il pense qu'il pourrait peut-être s'enrichir, afin de ne pas être désormais « dans la gêne et dans la dépendance continuelles ». Il retient une cabine à bord du navire William Penn en partance pour Philadelphie. Talleyrand écrit une lettre à Germaine de Staël : « C'est un 30 novembre que je commence une nouvelle vie... J'ai à montrer combien j'ai aimé la liberté, que j'aime encore, et combien je déteste les Français... L'Amérique est un asile aussi bon que tout autre ; quand on fait son cours d'idées politiques, c'est un pays à voir ». Talleyrand est en route pour le territoire du Nord-Ouest en remontant l'Hudson. Il observe le mode de vie américain mais critique les habitants du nouveau continent pour leur manque de générosité. Quelquefois, il boit une tasse de café, ce café : « Noir comme le Diable, Chaud comme l'Enfer, Pur comme un Ange, Doux comme l'Amour ».
Plus tard, Talleyrand devinera l'avenir des États-Unis, et là, il mérite le titre de visionnaire plus qu'à tout autre moment de sa vie. Alors, que nous dit Charles-Maurice du destin américain ? « L'Amérique s'accroît chaque jour. Elle deviendra un pouvoir colossal, et un moment doit arriver où, placée vis-à-vis de l'Europe en communications plus faciles par le moyen de nouvelles découvertes, elle désirera dire son mot dans nos affaires et y mettre la main. La prudence politique impose donc aux gouvernements de l'Ancien continent le soin de veiller scrupuleusement à ce qu'aucun prétexte ne s'offre pour une nouvelle intervention ».
Talleyrand marchande, commerce, pratique des transactions immobilières. Selon Michel Poniatowski (descendant de Talleyrand), « il est probable que le profit supplémentaire qu'il tira lui-même de ces ventes dépassa 140 000 dollars ».
Vers 1795, la Terreur n'est plus à l'ordre du jour en France et l'Incorruptible (Robespierre) vient de tomber. Notre homme songe donc sérieusement à regagner son pays natal. Malheureusement, il y a encore et toujours cette liste des émigrés ! Talleyrand va donc encore une fois déployer ses talents pour s'arracher au décret de la Convention. De plus, il a appris qu'un nouveau régime s'était installé, dont un nommé Barras était le principal dirigeant. C'est le Directoire, qui chutera au Coup d'État de Napoléon Bonaparte dont, suite à ses victoires en Italie, Talleyrand a entendu parler. « Cet homme représente l'avenir », dit-il un jour à son sujet.


La trahison de Talleyrand envers le Directoire


« Une immense fortune, nous allons faire une immense fortune ! »


Talleyrand joue de ses relations pour obtenir sa disculpabilité. Grâce à Mme de Staël qui use de ses charmes auprès de Barras (« Il faut faire marcher les femmes dans les situations importantes » - Talleyrand), grâce aussi à quelques-uns de ses collègues restés en France, tels que Roederer, Tallien, Marie-Joseph Chénier et Eugénie de La Bouchardie, son combat avance. Au mois de septembre 1795, Talleyrand ronge son frein.
Au début du mois de novembre, Charles-Maurice apprend que la Convention a rapporté le décret d'exil prononcé contre lui, « reconnaissant que le citoyen Charles-Maurice Talleyrand-Périgord a puissamment secondé la Révolution par sa noble conduite comme citoyen et comme ecclésiastique, appréciant, en outre, les motifs qui l'ont éloigné, l'autorise à rentrer en France ».
Le futur Grand Chambellan multiplie les rencontres avec Barras par l'intermédiaire de Mme de Staël. Lorsqu'il se rend pour la première fois au Luxembourg avec son ami le colonel Lamothe, l'huissier, selon l'usage, lui demande sa canne.
« Mon cher, dit Talleyrand en se tournant vers le colonel, il me paraît que votre nouveau gouvernement a terriblement peur des coups de bâton ! »

Un remaniement doit avoir lieu en juillet 1797. Deux ministres sur sept seulement doivent demeurer en place. Barras, soutenu par La Révellière-Lépeaux et Barthélémy, propose que Talleyrand soit nommé à la place de Delacroix ministre des Relations Extérieures. On vote à haute voix. C'est alors que Rewbell qui, lui aussi, a des protégés à caser et ne peut le faire sans l'aide de la Révellière-Lépeaux et de Barras, accepte de voter pour Talleyrand. Et Talleyrand recueille trois voix sur cinq. Benjamin Constant, aussitôt prévenu, annonce la bonne nouvelle à l'ambitieux Charles-Maurice qui se trouve au théâtre avec Boniface de Castellane. « Allons tout de suite remercier Barras ! » s'exclame-t-il. Dans la voiture qui le conduit au Luxembourg, il tremble d'impatience et de joie. Tapant de sa canne le sol, il dit, enthousiaste : « Nous allons faire une immense fortune, une immense fortune, une immense fortune !... »
Il vénère l'argent qui lui permet de satisfaire son orgueil et faire étalage de sa puissance.
Barras conseille à Talleyrand de rentrer chez lui :
« Vous devez avoir maintenant chez vous l'expédition officielle de votre nomination, ainsi, venez demain à midi, vous présenter au Directoire.
- Sous vos auspices... sous vos auspices, citoyen Directeur... »

Sa rencontre avec Bonaparte


Moins d'une semaine après son entrée au Ministère des Affaires étrangères, Talleyrand annonce sa nomination au jeune général victorieux Bonaparte, qui séjourne alors à Milan : « Justement effrayé des fonctions dont je sens la périlleuse importance, j'ai besoin de me rassurer par le sentiment de ce que votre gloire doit apporter de moyens et de facilités dans les négociations. Le nom seul de Bonaparte est un auxiliaire qui doit tout aplanir ». Le futur empereur lit ces lignes, avec la satisfaction que l'on devine. Napoléon Bonaparte et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord lient une correspondance extrêmement fournie, les deux s'admirant réciproquement.
Le 6 décembre 1797, Bonaparte se présente à l'hôtel Galliffet pour rencontrer son correspondant. Talleyrand se porte à sa rencontre. Ils s'avancent tous les deux vers le grand salon du rez-de-chaussée où le Citoyen ministre a invité quelques intimes, entre autres, l'inévitable Mme de Staël qui est impatiente de rencontrer le grand vainqueur d'Italie. Charles-Maurice regarde le pâle visage encadré de long cheveux noirs, les joues creuses, le nez en bec d'aigle, les yeux sombres.
A partir de cet instant-là, leurs destins se nouent. Talleyrand et Bonaparte expriment tous les deux les mêmes idées républicaines, les mêmes principes. Cette collaboration durera jusque pendant le Consulat et la moitié du temps que dura l'Empire... avant que Talleyrand ne se rende dans le camp des ennemis de Napoléon.

« Le meilleur moyen de renverser un Gouvernement, c'est d'en faire partie » - Talleyrand


Napoléon, après la campagne d'Égypte, jouit d'une gloire quasi-sans limites. Il sait que le Directoire ne peut durer plus longtemps ; il faut installer un nouveau mode de Gouvernement, un nouveau régime, sous peine de voir Louis XVIII faire son entrée dans Paris. Bonaparte rencontre Sieyès et Roger-Ducos, qui émettent tous les trois l'idée d'un Coup d'État parlementaire contre le Directoire. Le procédé est simple : il suffirait de réunir les élus des deux Chambres dans un lieu écarté de Paris où l'armée pourrait faire pression sur eux sans toutefois déclencher une émeute dans la capitale. Le général se porte à la rencontre de Fouché, l'informe des préparatifs ; celui-ci adhère à l'idée d'un coup d'État... en se préparant certes à faire arrêter Bonaparte si le coup de force venait à échouer. Talleyrand, lui, remet sa lettre de démission à Barras, qui l'accepte. Le 18 Brumaire a lieu et, après quelques difficultés (le Conseil des 500 aura déclaré Napoléon comme étant hors-la-loi), un nombre suffisant de Cinq-Cent est réuni et vote l'installation d'une Commission Consulaire Exécutive composée du Citoyen Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos. Tous trois portent le titre de Conseul de la République Française. Talleyrand approuve. Le 1er Consul le nomme à nouveau ministre des Relations Extérieures et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord retrouve les élégantes colonnes de l'hôtel Galliffet et son petit cabinet de travail où il devait demeurer 7 longues années. Fouché est lui aussi renommé à son ancien poste de ministre de la Police Générale.



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